« 20 November » : Sofia Jupither révèle l’humain à l’intérieur du monstre

« 20 November » / Crédit photo : AFP.

Il est de ces moments où le théâtre et l’actualité se percutent, de plein fouet. Ce 14 juillet 2016, à 15 heures, rien ne laissait présager du drame qui allait se jouer à Nice le soir-même. Et pourtant, au cœur du Théâtre Benoît-XII, un jeune homme de 18 ans préparait lui aussi un massacre, celui qui a eu lieu, il y a maintenant dix ans, dans son lycée d’Emstetten en Westphalie et dont Lars Norén s’est emparé pour écrire 20 November. Dans le cadre du Festival d’Avignon, Sofia Jupither s’intéresse à ce monologue glaçant où l’adolescent expose ses motivations pour justifier les assassinats qu’il s’apprête à commettre. En compulsant le journal intime du meurtrier, ses publications sur les réseaux sociaux, et en visionnant la vidéo qu’il avait tournée avant de passer à l’acte, le dramaturge suédois tente de répondre à ce « Pourquoi ? » qui brûle toutes les lèvres quand le drame survient.

Mais, bien davantage qu’à un procès en règle du « monstre », et c’est là toute sa force, Sofia Jupither cherche à sonder le cœur, et l’esprit, de ce garçon qui a l’apparence des autres. Jamais complaisante, sans verser dans l’excuse, la metteuse en scène scandinave veut révéler la part d’humain qui subsiste, malgré tout, à l’intérieur du tueur. À l’aide d’un dispositif scénique minimaliste, elle nous offre une vision clinique de cette phase préparatoire psychologique : seul face à sa caméra, l’adolescent égrène un testament macabre à l’attention de ceux qui souhaiteront comprendre les motivations de son terrible geste.

« Reste avec nous »

Et, fort loin de l’individu sans cœur que l’on pourrait croire capable d’un tel acte, on découvre un être profondément blessé. Heurté par son passé d’enfant souffre-douleur, désabusé par un avenir qui s’annonce peu prometteur, abandonné par une société qu’il rejette en bloc, il tente d’élaborer un semblant de théorie politique pour donner plus de sens au drame à venir. Convaincu de l’inutilité sociale de son seul suicide, il se pose donc, en emportant avec lui le plus de personnes possible, en martyr d’une époque cruelle qui aurait, selon lui, donné naissance à une cohorte de monstrueux humains, sans âme, et qu’il cherche, par son geste, à secouer et brusquer pour mieux les réveiller de leur vie trop endormie.

Dans ce rôle délicat, David Fukamachi Regnfors se révèle subjuguant. Avec juste ce qu’il faut de froideur, il tient en équilibre sur cette corde raide qui relie la part de lumière, qui se fait, et celle de mystère, qui subsiste. Surtout, il incarne les contradictions et ambivalences d’un jeune homme qui, s’il semble déterminé, agit parfois comme s’il voulait être retenu, entendre ce « Reste avec nous » qu’une personne pourrait prononcer. Mais en est-il seulement encore capable ?

20 November de Lars Norén, mis en scène par Sofia Jupither au Théâtre Benoît-XII (Avignon) jusqu’au 17 juillet. Durée : 1h. ****

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