« Ceux qui errent ne se trompent pas » : quand l’élite politique se barricade

« Ceux qui errent ne se trompent pas » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Au sortir de Ceux qui errent ne se trompent pas, on comprend mieux pourquoi les politiques rechignent à donner au vote blanc la part de voix qui lui revient lors des élections. Exagérant les effets potentiellement dévastateurs d’une telle mesure, Kévin Keiss, en s’inspirant de La lucidité de José Saramago, échaffaude une dystopie politique dont s’empare, avec une grande finesse, Maëlle Poésy dans le cadre du 70e Festival d’Avignon. Et si les repères spatio-temporels de cette pièce restent mystérieux, d’inquiétants parallèles avec la situation bien réelle se font jour et jettent l’opprobre sur une élite politique complèment déconnectée qui n’a plus qu’un seul objectif : assurer sa propre survie.

Car, en ce jour d’élections et de tempête, il est peu de dire que les citoyens de la capitale de ce pays dystopique ne se pressent pas aux urnes. En début d’après-midi, aucun bulletin n’a encore été déposé et les isoloirs restent désespérément vides. Mais, vers 16 heures, c’est la surprise : les électeurs se ruent dans les bureaux de vote, comme un seul homme. Pour le gouvernement, c’est le soulagement et personne ne se soucie de ce volte-face à l’approche des résultats. Mais, quand sonne 20 heures, c’est le coup de théâtre : si l’abstention n’a jamais été aussi faible, le vote blanc, lui, flirte avec les… 80%, plongeant l’élite politique au cœur d’une crise qu’elle va devoir affronter.

Un regard acéré

Si l’état d’urgence que la France connaît depuis de nombreux mois cède ici sa place à « l’état d’inquiétude » qui a pour but d’effrayer les citoyens les plus récalcitrants, l’enfermement du pouvoir politique dans son immense tour d’ivoire est le même. Là-haut, les barricades érigées contre toute velléité populaire désolidarise les gouvernants des gouvernés et les plongent dans une incompréhension paranoïaque qui ajoute de la crise à la crise. Dès lors, le gouvernement fictif crée par Kévin Keiss croit en la thèse d’un complot ourdi par un obscur « Mouvement Blanc » qu’il cherche à démasquer pour mieux, assure-t-il, protéger une démocratie qui serait en danger. Mais, en fait, de précaire, il n’y a que leur propre pouvoir qu’ils cherchent à préserver de ce sursaut populaire, légal et pacifiste dont ils ont créé le substrat.

Dans cette ambiance fin de règne, potentiellement anxiogène, la mise en scène de Maëlle Poésy fait souffler un vent de légèreté. Sans jamais chercher, toutefois, à affadir le propos, elle compose, avec un regard acéré, un environnement qui souligne le ridicule de la situation et parvient à décrocher quelques sourires devant la folle incapacité de ces dirigeants, qui prennent l’eau de toutes parts, au sens propre comme au figuré. Dans cet ensemble qui se veut caricatural, rien n’est pour autant laisser au hasard – et surtout pas l’astucieux décor d’Hélène Jourdan. Au sein du gouvernement, on retrouve par exemple toutes les postures habituelles : de la ligne dure de celui qui veut affamer les citoyens à celle qui désire ardemment quitter le radeau en perdition, quand le Premier ministre apparaît totalement tétanisé par la situation. Ne reste plus qu’à mettre des noms bien réels sur ces personnages aux contours fictionnels.

Ceux qui errent ne se trompent pas de Kévin Keiss, d’après La Lucidité de José Saramago, mis en scène par Maëlle Poésy au Théâtre Benoît-XII (Avignon) jusqu’au 10 juillet, puis le 5 novembre à La Piscine (Châtenay-Malabry), le 8 novembre au Rayon-Vert (Saint-Valéry-en-Caux), du 17 au 19 novembre au Théâtre du Gymnase-Bernardines (Marseille), le 26 novembre à La Ferme du Buisson (Marne-la-Vallée), les 1er et 2 décembre au Granit (Belfort), du 5 au 18 décembre au Théâtre de la  Cité Internationale (Paris), les 10 et 11 janvier 2017 au Théâtre-Sénart, les 18 et 19 janvier au CDN de Sartrouville, le 26 janvier au Phénix (Valenciennes) et le 31 janvier au Rive Gauche (Saint-Étienne-du-Rouvray). Durée : 1h50. ****

Ivo Van Hove passe « Les Damnés » au scalpel

« Les Damnés » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Comment une idéologie néfaste, venue de l’extérieur, peut-elle contaminer une famille jusqu’à entraîner son auto-destruction ? Après Luchino Visconti, c’est au tour d’Ivo Van Hove de se frotter à cette épineuse question en reprenant le scénario du sulfureux film du réalisateur italien, Les Damnés, en guise d’ouverture de la 70e édition du Festival d’Avignon. En s’adjoignant les plus beaux talents de la troupe de la Comédie-Française, qui n’avait pas foulé le sol avignonnais depuis plus de 20 ans, le metteur en scène belge ausculte la psychologie de personnages confrontés à l’avènement du nazisme et à leurs démons personnels avec une froide beauté qui saisit quasi-instantanément. Et, si tout n’est pas parfait dans cette version à la lisière entre théâtre et cinéma, une certaine alchimie parvient à s’opérer entre le génie de Van Hove et ces comédiens français dont le cérébralité présumée lui faisait si peur.

Au centre de ce jeu à haute teneur psychologique, se trouve la famille Von Essenbeck. Propriétaire d’une des plus puissantes aciéries allemandes, son doyen, Joachim (Didier Sandre), ne peut plus faire fi du contexte politique : à Berlin, le Reichstag est en feu et la main mise des nazis sur le pays se fait chaque jour plus oppressante. Pour préserver sa prospérité économique, le patriarche décide de congédier Herbert Thallman (Loïc Corbery) qui, jusqu’ici, dirigeait l’usine mais dont les penchants libéraux deviennent bien trop encombrants. À sa place, est nommé Konstantin Von Essenbeck (Denis Podalydès), un haut gradé des SA qui, depuis quelques temps, ne sont toutefois plus en odeur de sainteté auprès de la Chancellerie qui les redoutent. Tout cela est sans compter avec les intrigues de Von Aschenbach (Éric Génovèse), un officier SS, qui se sert de la soif de pouvoir de Sophie Von Essenbeck (Elsa Lepoivre) et de son amant Friedrich Bruckmann (Guillaume Gallienne) pour décapiter, au sens propre comme au figuré, cette riche famille…

Une multitude de procédés chocs

Dès les premières minutes, la vidéo se fait omniprésente. De prime abord déstabilisante, elle n’en est pas moins pertinente car elle permet de poser un autre regard sur la psychologie des personnages, celui omniscient et cruel d’un œilleton filmique qui aide à décoder les buts et les vices de chacun – on notera par exemple cette scène où, posée sur son épaule, la caméra regarde, avec Aschenbach, la famille commencer à s’entretuer. Et c’est bien dans l’appréhension de cette psyché qu’Ivo Van Hove se révèle le plus fort. Si chez Visconti tout était suggéré (avidité, inceste, pédophilie), ici, ces maux sont crûment propulsés face aux spectateurs avec une mise en scène qui usent d’une multitude de procédés chocs qui font éclater l’horreur. Une dissection qui n’aurait pas été possible sans les excellents Loïc Corbery, Adeline d’Hermy et Éric Génovèse, mais surtout sans la révélation de ce spectacle : Christophe Montenez qui endosse le difficile rôle de Martin avec toute la finesse que demande l’évolution de ce personnage, pris dans un processus de déshumanisation.

Malheureusement, et c’est rare chez Van Hove, certains éléments ne fonctionnent pas. L’anniversaire de Joachim, tout comme le massacre des SA, grand moment du film de Visconti, sont laborieux, lestés par un Denis Podalydès qui n’a pas encore trouvé sa voix dans le rôle de Konstantin et une vidéo maladroite qui gâche l’effet recherché. Quant aux moments de léger flottement, ils ne sont pas rares et certains partis pris de mise en scène viennent atténuer les chocs scénaristiques comme la mort de la petite voisine d’Olga, dont on comprend à peine qu’elle s’est pendue, ou celle d’Elisabeth Thallman que Van Hove, par facilité, déclenche trop tôt. Mais tout cela n’est rien à côté de la réussite de ce pari, porté par une kyrielle d’images qui resteront longtemps en tête. Il faut dire que Van Hove nous a tellement habitués à l’excellence qu’on en deviendrait un chouïa tatillon….

Les Damnés d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli, mis en scène par Ivo Van Hove dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes (Avignon) jusqu’au 16 juillet, puis du 24 septembre au 13 janvier 2017 à la Comédie-Française (Paris). Durée : 2h10. ***