Sous la baguette de Castorf, « Les Frères Karamazov » entrent en transe

"Les Frères Karamazov" / Crédit photo : Thomas Aurin.

« Les Frères Karamazov » / Crédit photo : Thomas Aurin.

Cela faisait longtemps, trop longtemps, que Frank Castorf et les comédiens de la Volksbühne n’avaient pas foulé les planches d’un théâtre français. Mais, plus de quatre ans après sa contestée (et contestable) Dame aux camélias qu’il avait créée au Théâtre de l’Odéon, l’enfant terrible du théâtre allemand, et sa troupe, sont de retour, à l’invitation d’Hortense Archambault et du Festival d’automne à Paris, pour célébrer un autre come-back : celui de la MC93, fermée depuis deux ans pour travaux. Au menu : Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski, qui, pour l’occasion, investissent un nouveau lieu, la friche industrielle Babcock de la Courneuve. Après que Jean Bellorini s’y soit cassé les dents en plein Festival d’Avignon, cette nouvelle adaptation au long cours – 6h15 – de l’ultime œuvre du romancier russe pouvait donner quelques sueurs froides. Il n’en fut rien. Prouvant, si le besoin s’en faisait sentir, que Frank Castorf a encore, et toujours, une sacrée longueur d’avance.

Car c’est bien un ensemble de personnages – et de comédiens – possédés que le metteur en scène allemand donne à voir. Possédés par le diable, en personne, qui, en s’appuyant sur la luxure et l’argent-roi, a fait oublier à toute la fratrie Karamazov les préceptes d’un Dieu dont la figure, quasi maudite, est aussi mal en point que la santé du staretz Ossipovna (Jeanne Balibar). Aux prises avec un père qu’ils méprisent, l’alcoolique et pervers notoire Fiodor Pavlovitch Karamazov (Hendrik Arnst), les trois frères, Dimitri (Marc Hosemann), Ivan (Alexander Scheer) et Alexeï (Daniel Zillmann) tentent de se débattre avec cette atmosphère de déréliction, qui les fait suffoquer, à petit feu. Au cœur de leurs querelles, il y a ces 3 000 roubles que le patriarche a habilement prélevés sur la part d’héritage provenant de leur défunte mère, mais aussi, et surtout, la belle Grouchenka (Kathrin Angerer), objet de désir du père et de deux de ses fils, Dimitri et Ivan, qui se verrait bien conquérir Alexeï, le plus raisonnable d’entre eux.

Déréliction religieuse et politique

Mais, davantage qu’au schéma narratif stricto sensu – qui ne l’a jamais beaucoup passionné -, Frank Castorf s’intéresse aux forces en présence, celles qui conduisent, en même temps qu’elles le submergent, cet échantillon de la société russe tout droit dans l’abîme. En retravaillant habilement le texte de Dostoeïvski, le patron de la Volksbühne en extrait la substantifique moelle pour mieux souligner les tiraillements de ces damnés et révéler, d’une lumière crue, les lignes de faille qui les transpercent de part en part.

Grand adepte de la déconstruction, il n’hésite pas, cette fois encore, à mêler ses propres mots à la prose dostoeïvskienne. Un choix d’autant plus judicieux qu’il lui permet d’actualiser le propos initial, tout en le dépassant : c’est bien la Russie d’aujourd’hui qui intéresse Castorf, et non celle de la fin du XIXe siècle ; et, sous sa plume, les personnages qui ont abandonné le religieux se détournent, en même temps, du politique. S’émancipant de la pensée quelque peu réactionnaire de Dostoeïvski, il examine les conséquences – terribles – de la fin de la bataille idéologique, celle qui a vu le capitalisme prédateur l’emporter sur un communisme soviétique, dont le temps a contribué à effacer les contours et à en faire une vieille lune dont une grande partie de la société russe ne sait plus trop quoi penser.

Désorientés, les personnages, comme autant de symboles de notre monde, se replient sur leurs instincts les plus primaires qui, à force d’individualisme forcené, font progressivement exploser le corps social : l’amour n’y est plus gratuit, la famille, loin d’être un refuge, s’est transformée en un nouveau champ de bataille, et l’argent s’est mué en un culte dont la célébration vaut bien tous les sacrifices. Dans ce bourbier où la guerre de tous contre tous est devenue la norme, l’extrême droite la plus radicale, incarnée, selon Castorf, tantôt par l’autoritaire Poutine, tantôt par les néo-nazis, n’a plus qu’à se baisser pour ramasser la mise.

Feu intérieur

Spectacle ambitieux sur le fond, ces Frères Karamazov le sont aussi sur la forme. Coutumier de l’exercice, le metteur en scène allemand utilise, de façon aussi fine que constante, la vidéo, se servant des atouts du théâtre et du cinéma pour concocter un cocktail détonnant. A l’image de cette trame narrative où l’essentiel se noue dans le secret des alcôves, la grande partie de la pièce se joue à l’abri du regard direct des spectateurs, qui ne peuvent regarder que ce que l’œilleton de la caméra leur donne à voir. Ainsi amplifié par ce dispositif cinématographique où les gros plans sont légion, le jeu des comédiens n’en parait que plus percutant. Excellemment bien dirigés, tous, sans exception, semblent habités par un feu intérieur qui les fait entrer en transe et les transforme en des créatures dont on ne sait plus très bien si elles ont encore quelque chose d’humain.

Total, le travail de Castorf se révèle néanmoins, c’est le revers de la médaille, parfois complexe. Essentiellement intense, il peut, en de rares occasions, paraître décousu. Souffrant de quelques longueurs dans la seconde partie – en 3h15, le contraire fut étonnant -, il n’en reste pas moins une adaptation riche, profonde et amplement réussie. Nous faisant espérer, avec une certaine impatience, qu’il ne faudra pas attendre quatre nouvelles années pour revoir cette troupe de doux dingues sur le sol français.

Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski, adapté et mis en scène par Frank Castorf à la Friche industrielle Babcock (La Courneuve), dans le cadre de la programmation de la MC93 et du Festival d’automne à Paris, jusqu’au 14 septembre. Durée : 6h15 (entracte compris). ****

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