« Antoine et Cléopâtre », ou l’esthétique de la confusion de Tiago Rodrigues

"Antoine et Cléopâtre" / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« Antoine et Cléopâtre » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Avis aux fans absolus – et rigoristes – de William Shakespeare : si l’idée leur prenait de venir voir cet Antoine et Cléopâtre proposé par Tiago Rodrigues, ils en seraient sans doute pour leurs frais, ne retrouvant que par touches impressionnistes les mots de leur auteur fétiche. Car, comme pour ses précédents spectacles, By Heart et Bovary, le metteur en scène portugais choisit, cette fois encore, de faire un pas de côté pour aborder cette œuvre, moins représentée que d’autres, du dramaturge anglais. Le reprenant, en français, au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’automne à Paris, après l’avoir présenté, en portugais, au dernier Festival d’Avignon, il s’emploie à instiller, avec délicatesse et brio, la « confusion », au sens littéraire du terme, dans tous les pores théâtraux possibles, non sans éviter, parfois, les écueils d’une distanciation trop excessive.

Pourtant, de distance, il n’y a pas entre Marc Antoine et Cléopâtre. Fous amoureux l’un de l’autre, l’héritier des terres orientales de l’Empire romain et la dernière reine d’Égypte sont pris dans le flot d’une romance qui a tout d’une passion. Séductrice hors pair, ayant déjà, en son temps, ravi le cœur de César, Cléopâtre a su jouer de ses charmes pour envoûter l’un des trois puissants dirigeants de Rome qui, en retour, a trouvé le moyen de la faire chavirer. Mais, les affres de la politique rattrape les deux amants : Octave, qui administre la partie occidentale de l’Empire, voit d’un très mauvais œil cette alliance qui donne l’occasion à son rival d’étendre sa sphère d’influence ; alors que, dans Rome, le bruit court que la reine d’Égypte lui a fait perdre la raison. Pour calmer ces tensions, qui menacent son pouvoir, et prouver son attachement à l’Empire, Antoine décide d’épouser Octavie, la sœur d’Octave, délaissant, à contre cœur, Cléopâtre qui se lamente en attendant le retour de son bien-aimé.

Un jeu de séduction intellectuelle

Bien davantage qu’au contexte historique, Tiago Rodrigues s’attache à déceler les ressorts de la passion qui unit les deux amants, jusqu’à la symbiose et à leurs issues parallèlement fatales. Se servant d’un point de vue narratif d’abord externe (« Antoine dit », « Cléopâtre inspire », « Antoine marche », « Cléopâtre expire »), les deux talentueux comédiens, Sofia Diaz et Vítor Roriz, donnent à imaginer, plutôt qu’à voir, Antoine et Cléopâtre. Loin d’être brutale, l’incarnation est, au contraire, toute progressive et ce n’est qu’à petits pas que les personnages pénètrent dans le corps des acteurs, faisant disparaître les prénoms, au profit d’un « tu » ou d’un « je ».

Cette esthétique de la confusion progressive, le metteur en scène portugais la décline, avec l’aide d’Ângela Rocha, jusque dans sa scénographie : en même temps que les corps et les cœurs d’Antoine et Cléopâtre, se sont leurs ombres qui se confondent, pendant que le mobile, en fond de scène, fait virevolter des disques qui changent de couleur au gré des superpositions. Tout en délicatesse, ce parti-pris osé et singulier trouve son paroxysme dans l’un des derniers dialogues de la pièce où les mots naissent au gré de multiples chevilles sonores habilement exécutées.

Formellement surprenant, le spectacle n’en laisse pas moins de marbre. Si, en faisant jouer ses comédiens avec autant de distance – accentuée peut-être par l’usage du français qui n’est pas leur langue maternelle -, Tiago Rodrigues évite de sombrer dans un pathos dégoulinant, il barre en même temps la route à toute émotion. Difficile, alors, de distinguer le feu brûlant qui anime le for intérieur d’Antoine et Cléopâtre, un feu d’une telle ampleur qu’il a pourtant consumé le pouvoir et la vie de l’un des plus grands dirigeants romains. On aurait voulu vibrer au rythme de la passion des deux amants, mais il faudra se contenter d’être pris dans un « simple » jeu de séduction intellectuelle.

Antoine et Cléopâtre, de et par Tiago Rodrigues, avec des citations d’Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare, au Théâtre de la Bastille (Paris) jusqu’au 3 octobre. Durée : 1h15. ***

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