Julie Deliquet redonne vie à l’oncle Vania

"Vania" / Crédit photo : Simon Gosselin.

« Vania » / Crédit photo : Simon Gosselin.

À tort ou à raison, nous faisions partie des sceptiques. De ceux qui pensaient que non, contrairement à ce que lui-même prétendait, les pièces de Tchekhov n’étaient en rien des comédies, mais plutôt des drames, voire des tragédies, où la profondeur des personnages obligeait à user d’une mise en scène irriguée par une certaine gravité. Mais, il faut bien le reconnaître : avec le Vania qu’elle crée à la Comédie-Française, Julie Deliquet nous oblige à manger notre chapeau. Sans jamais transiger avec les complexes arcanes de chacun des protagonistes, elle parvient à dégager du texte du dramaturge russe une étonnante lumière qui, tout en évitant de sombrer dans une agaçante légèreté, enveloppe la scène du Vieux-Colombier d’une atmosphère en clair obscur où l’intrigue n’a plus qu’à se dérouler, sur un mode accéléré.

Car, de la pièce d’Anton Tchekhov, la jeune metteuse en scène n’a choisi de garder que le squelette, retapissant ces murs fondateurs grâce à un exercice, toujours risqué, d’écriture de plateau, d’autant plus périlleux qu’il est loin d’être commun pour les comédiens du Français. Et pourtant, le procédé fonctionne brillamment et redonne progressivement vie à l’Oncle Vania. Au sein du domaine familial, dans une Russie où l’espace temporel reste indéfini, l’homme bourru (Laurent Stocker) travaille avec sa nièce, Sonia (Anna Cervinka), et leur employé, Ilia (Noam Morgensztern), sous le regard de sa mère, Maria (Dominique Blanc). Dans un dénuement quasi-total, emprisonné dans cette vie de labeur et de privation, il accueille son ancien beau-frère, Alexandre Vladimirovitch Sérébriakov (Hervé Pierre), un professeur soit-disant éminemment, accompagné par sa seconde femme, Éléna (Florence Viala), qui ne le laisse pas insensible. A ce curieux attelage, se greffe le médecin, Mikhaïl Lvovitch Astrov (Stéphane Varupenne), qui fait chavirer les cœurs de la jeune Sonia et de la belle Éléna. Là, en l’espace de quelques heures, réparties sur plusieurs jours, les relations de la fratrie, déjà bien fragiles, se dérèglent sous les coups de boutoir de frustrations enfouies qui rejaillissent quand le professeur annonce qu’il envisage de vendre le domaine.

Remiser l’orthodoxie

Grâce au savoir-faire acquis au sein du collectif In Vitro qu’elle a créé en 2009, Julie Deliquet fait souffler un vent de fraîcheur bienvenu sur l’œuvre, pourtant maintes fois entendue, du dramaturge russe. Sous son regard neuf, auquel se sont associés ceux des comédiens du Français, Oncle Vania prend de nouveaux atours, alimenté par un air vivifiant qui le dynamise et le sort de sa langueur habituelle. Là où d’autres se sont perdus, la jeune metteuse en scène, âgée de seulement 36 ans, évite soigneusement les écueils d’une écriture de plateau – qui peut parfois se transformer en foire aux mauvaises idées – en sélectionnant habilement les répliques et audaces qui font mouche, sans toutefois se départir complètement de l’ambiance tchekhovienne. Il ne s’agit en rien, pour elle, de travestir la pièce du Russe, mais plutôt de la rendre plus réflexive, vivante et vivace, tout en conservant ses piliers dramatiques et en révélant, par pointillisme, les tourments de l’âme que subissent chacun des personnages.

Pour mener à bien cet ouvrage, où les intermèdes sont, notamment, habilement maîtrisés, la troupe de la Comédie-Française lui apporte une aide précieuse. Se prêtant volontiers au système qui leur est proposé, tous les comédiens prennent plaisir à jouer d’une façon moins orthodoxe qu’à l’accoutumée. En cela, Laurent Stocker, en Vania taciturne, et Hervé Pierre, en professeur exubérant, toute chemise colorée déployée, emportent dans leur sillage le reste d’un ensemble où chacun exécute intelligemment sa partition. Après ce Vania, personne ne pourra plus reprocher aux comédiens du Français d’être une troupe poussiéreuse engoncée dans les classiques. Eux aussi, s’il fallait le prouver, savent faire progresser la création théâtrale.

Vania, d’après Oncle Vania d’Anton Tchekhov, mis en scène par Julie Deliquet à la Comédie-Française (Paris) jusqu’au 6 novembre. Durée : 1h45. ****

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