« Les Bienveillantes » : Cassiers plonge au cœur de la fabrique du mal

"Les Bienveillantes" / Crédit photo : Kurt Van Der Elst.

« Les Bienveillantes » / Crédit photo : Kurt Van Der Elst.

« Je suis un homme comme vous. » Et pourtant, on aimerait que ce ne soit pas le cas. On aimerait croire que les SS, et autres membres des Einsatzgruppen – ces escadrons de la mort chargés de liquider systématiquement les juifs, communistes, tziganes et tout autre ennemi du Reich dans les territoires de l’Est de l’Europe conquis par la Wehrmacht – dont Max Aue, le narrateur des Bienveillantes, fait partie, ne sont qu’un amas de créatures monstrueuses et inhumaines, lobotomisés par l’idéologie nazie et gangrénés par le sadisme. Mais, avec ces mots, prononcés dès les premiers instants du livre de Jonathan Littell, comme de l’adaptation qu’en fait Guy Cassiers au Nouveau théâtre de Montreuil, le décor, glaçant, est planté : oui, ces monstres aux yeux de l’Histoire sont avant tout des hommes et il est grand temps de chercher à comprendre, plutôt que de se contenter de dénoncer, les ressorts de cette fabrique du mal, afin d’éviter que tout ceci ne puisse se reproduire un jour.

Pour adapter le roman-fleuve de près de 900 pages de l’écrivain américain, Cassiers a choisi de se concentrer sur trois passages-clés de son œuvre. Des fosses communes ukrainiennes aux bureaux de moins en moins confortables d’un Berlin en état de siège, en passant par les rues de Stalingrad où l’hiver russe et l’armée rouge ont inversé le cours de la guerre, Max Aue (Hans Kesting) traîne sa carcasse de fonctionnaire zélé, tout entier dévoué aux ordres de sa hiérarchie et aux desiderata d’un Führer dont la parole n’est jamais remise en cause. Pris dans l’engrenage bureaucratique de la machine idéologique nazie, il se rend coupable de ne jamais s’opposer aux directives meurtrières de ses supérieurs qui le transforment progressivement en bourreau. Hantée par des rêves aux forts relents scatologiques, sa conscience humaine semble comme prise au piège d’un système qui annihile son libre-arbitre et le conduit à commettre les pires atrocités.

Que reste-t-il d’humain ?

A partir de ce sujet hautement inflammable, le directeur de la Toneelhuis d’Anvers construit une mise en scène d’une remarquable sobriété, donnant toute sa place au texte, qui se suffit souvent à lui-même. Coutumiers d’un tel procédé, dont certains pourront dire qu’il est parfois un peu trop chirurgical, Cassiers, dans la droite ligne de Littell, ne veut pas dénoncer, comme tant d’autres l’ont fait, des crimes dont chacun sait désormais qu’ils sont le reflet d’une innommable horreur. Sans excuser, il cherche plutôt à déconstruire les rouages d’un système qui a poussé des hommes à se conduire en monstres. Et, surtout, il entend montrer la part humaine qui subsiste, malgré tout, en eux. Cette part qui leur permet, parfois, de se questionner sur leurs agissements, de tenter de s’opposer à des injonctions délirantes, ou d’être rattrapés par leur inconscient qui tire, au beau milieu de la nuit, au détour d’un songe, leur signal d’alarme interne.

Plongée dans le beau décor signifiant de Tim Van Steenbergen, où trône, menaçant, un mur de casiers emplis de dossiers relatifs à la « question juive », symbole du monstre bureaucratique à l’œuvre, la dizaine de comédiens présents sur scène joue une partition saisissante. Déjà subjuguant dans le Kings of War d’Ivo Van Hove, Hans Kesting se sert de toute sa puissance théâtrale pour révéler les tourments de l’âme d’un Max Aue aux contours ambigus, pris en étau entre son dévouement total à la cause nazie et les cas de conscience qu’il tente d’enfouir sous le tapis. Hypnotique, l’utilisation de la vidéo pour illustrer les cauchemars qui habitent ses nuits concourt encore à faire ressortir ce malaise qui l’habite. Un malaise qui, s’il prouve qu’il reste quelque chose d’humain en lui, ne le dédouane en aucun cas des ignobles actes qu’il a commis, mais démontre simplement, qu’effectivement, et malgré tout, il est bien un homme comme nous.

Les Bienveillantes de Jonathan Littell, mis en scène par Guy Cassiers au Nouveau théâtre de Montreuil, dans le cadre de la programmation de la MC93, jusqu’au 16 octobre, puis les 27 et 28 janvier 2017 à la Maison de la Culture d’Amiens. Durée : 3h10 (entracte compris). ****

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