« Angelus Novus AntiFaust », ou le gloubi-boulga de Sylvain Creuzevault

"Angelus Novus AntiFaust" / Crédit photo : DR.

« Angelus Novus AntiFaust » / Crédit photo : DR.

Sylvain Creuzevault est un caméléon. Protéiforme, il prouve qu’il l’est devenu en remisant l’immense table autour de laquelle gravitaient ses comédiens dans Notre terreur et Le Capital et son singe pour adopter dans son Angelus Novus AntiFaust, qui arrive en cette fin d’automne au Théâtre de la Colline, un dispositif scénique plus ambitieux. Fait de bric et de broc, transformable à souhaits, il sous-tend un propos qui a, lui aussi, su évoluer en se déportant de l’habituel substrat historique pour s’ancrer plus intensément dans notre société. Mais, si cette mutation est salutaire, réussie même à certains égards, elle n’en donne pas moins naissance, et c’est là où le bât blesse, à un spectacle rendu abscons par l’avalanche de références et de situations, brouillon dans son angle d’attaque et faiblard dans son exécution textuelle.

Son concept, Sylvain Creuzevault le détaille dans sa note d’intention – qu’il faut absolument parcourir dans l’espoir de comprendre quelque chose : « Nous tissons trois trames de Faust, écrit-il. Ou plutôt d’AntiFausts pour deux et d’un Faust sans démon pour l’autre. Celle de Kacim Nassim Yildrim, docteur en neurologie né en Allemagne de l’Ouest dans les années 1970 ; celle de Marguerite Martin, biologiste généticienne née en France dans les mêmes années, et celle de Theodor Zingg, compositeur, orphelin né on ne sait où en même temps qui, entre autres, produit une fantasmagorie politique ».

Partant de cette exposition, le premier, cloitré dans son laboratoire, fait des expériences sur une souris génétiquement modifiée, la seconde reçoit le Prix Nobel et le troisième, aux idéaux politiques très à gauche semble-t-il affirmés, mute en un politicien comme les autres, gestionnaire du « trou de la Sécu » et créateur de taxes en tout genre. Au passage, Goethe, Grabbe, Heine, Ibsen, Brecht, Mann, Boulgakov, Pessoa, Bond « et tant d’autres » sont convoqués pour passer au banc d’essai ce « Mythe du Savoir universel » qui, selon Creuzevault, serait devenu « la marchandise numéro 1 » de notre « société totalitaire marchande ».

Un squelette éparpillé

Problème : de ce propos politique aux atours séduisants ne reste, à l’épreuve des planches, qu’un squelette déconstruit dont on ne retrouve ça et là que d’infimes fragments sans jamais être en mesure de les assembler. Relativement tenu pendant les 45 premières minutes, le propos initial se dilue à mesure que la pièce avance et que les couches, plus ou moins sensées, se superposent jusqu’à ne plus rien y comprendre. On y retrouve alors, pêle-mêle, une souris qui, ayant dévoré des documents relatifs aux « vaincus » – inscrits à Pôle Emploi, migrants, etc. – se transforme en une créature informe, une adolescente blessée lors des manifestations contre la loi Travail, une femme transformée en mouton que l’on veut égorger, un leader de Nuit debout devenu Président de la République, un soldat traumatisé par ses exactions au front, un « opéra » contemporain intitulé Kind des Faust… Le tout dénué d’une ligne directrice claire, si ce n’est la dénonciation de notre modèle de société, et pollué par des dialogues souvent inutiles et, de prime abord, particulièrement faciles.

Certains diront alors qu’il est charmant et/ou intéressant de ne rien y comprendre. Outre l’aspect discutable d’un tel argument, il ne tient pas pour cet Angelus Novus qui, en tant que spectacle à visée politique, se doit de servir à ses spectateurs un message intelligible pour remplir son office. Surtout, si la proposition purement scénique de Creuzevault est singulière et porteuses de jolies phases esthétiques, elle ne suffit pas à combler les manquements textuels : on y dénote simplement de belles intentions qui manquent, pour la plupart, encore de puissance. Prometteurs, le jeune metteur en scène et sa compagnie le sont néanmoins toujours dans leur approche corrosive et décapante du théâtre. À Creuzevault de toute faire désormais pour que sa fougue révolutionnaire ne le dévore pas.

Angelus Novus AntiFaust de et par Sylvain Creuzevault au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 4 décembre, puis à la Scène Watteau (Nogent-sur-Marne) le 10 décembre, à l’Apostrophe (Cergy-Pontoise) les 15 et 16 décembre, au Théâtre Dijon-Bourgogne du 21 au 25 mars 2017, à Bonlieu (Annecy) les 30 et 31 mars, à la Comédie de Valence du 5 au 7 avril, à la MC2 Grenoble du 11 au 14 avril, à l’Archipel (Perpignan) les 20 et 21 avril, à la Filature (Mulhouse) du 26 au 28 avril, au Nouveau Théâtre d’Angers les 4 et 5 mai, au Parvis (Tarbes) les 10 et 11 mai et au Printemps des comédiens (Montpellier) en juin. Durée : 3h30 (entracte compris). *

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