« The Fountainhead » : Ivo van Hove, l’ultra-libéralisme en bandoulière

"The Fountainhead" / Crédit photo : Jan Versweyveld.

« The Fountainhead » / Crédit photo : Jan Versweyveld.

Par les temps qui courent, le propos développé par Ayn Rand dans The Fountainhead n’est sans doute pas le plus adapté qui soit. Ultra-libéral, faisant l’apologie d’un individualisme forcené qui favorise l’accomplissement de soi sans prendre en compte le bien-être commun, le texte de la romancière russe peut se révéler dangereux, pour peu qu’il tombe entre des mains non averties de son caractère polémique et potentiellement déflagrateur. Pour autant, Ivo van Hove, pour sa première adaptation romanesque, y plonge au Théâtre de l’Odéon avec la maestria théâtrale qu’on lui connait, embrassant toute la complexité des personnages grâce à son doigté si particulier. Peut-être un brin moins fulgurante qu’à l’accoutumée, sa mise en scène n’en traduit pas moins le malaise naissant de ce conflit larvé entre les chantres de l’égoïsme et les tenants d’un certain altruisme.

Et c’est autour de la figure de l’architecte que tout se joue. Au centre de cette guerre idéologique, se trouvent deux anciens camarades d’école : Peter Keating (Aus Greidanus Jr.) et Howard Roark (Ramsey Nasr). Le premier, bien moins talentueux que le second, a trouvé sa place dans le cabinet de Guy Francon (Hugo Koolschijn) qui fait la pluie et le beau temps dans les rues de New York. Espérant, progressivement, gagner le titre de meilleur architecte de son époque, Peter, conscient de sa relative médiocrité, n’hésite pas à demander quelques coups de main à Howard pour remporter certains projets. Ce dernier n’a, en effet, que faire de la célébrité et ne souhaite qu’une seule chose : conserver l’intégrité de son travail, radical, quitte à ne pas exploiter son génie si toutefois certains compromis lui étaient réclamés. À travers lui, transparait une conception de l’architecte – et a fortiori de l’individu – qui, bien loin de se mettre aux services des autres, de créer des bâtiments pratiques pour ceux qui les utiliseront, érige la pureté esthétique comme seul étalon, plaçant son ego de créateur au-dessus de toutes les autres considérations.

Fascination-répulsion

Dans l’adaptation qu’il en fait, Ivo van Hove parvient à transmettre cette forme de « fascination-répulsion » qu’Howard Roark, et ce qu’il représente, exerce autour de lui, de la fille de Guy Francon, Dominique (Halina Reijn), qu’il viole lors de leur première rencontre, au journaliste spécialiste d’architecture, Ellsworth Toohey (Bart Slegers), qui met tout en œuvre pour le détruire. Car, plutôt que des bâtisseurs, ces architectes sont de cruels destructeurs, ayant une forte tendance à annihiler tout ce qui les entoure pour que ne subsiste, à la fin, que leur propre personne. Pris au piège dans les méandres de la pensée d’Ayn Rand, le metteur en scène belge semble avoir pris parti dans ce conflit idéologique, sublimant l’ultra-narcissisme d’Howard pour mieux ringardiser la pesante normalité dans laquelle Peter est enferré.

Fourmillante et épurée à la fois, la scénographie de Jan Versweyfeld se met toute entière au service des formidables comédiens qui composent la troupe du Toneelgroup Amsterdam. Hans Kesting, Bart Slegers, Aus Greidanus Jr. et Halina Reijn en tête, leur jeu, tout en retenue, renforce le côté glaçant et dérangeant des fragments textuels – parfois (up)percutants – qu’ils donnent à entendre. À mi-chemin entre les cobayes de laboratoire – épiés par les techniciens et les musiciens de Bl!ndman – et les (anti-)héros d’une série télévisée dont les faits et gestes sont scrupuleusement retransmis sur grand écran – qui sert aussi de filtre aux scènes les plus crues -, ces personnages, aux ressorts psychologiques on ne peut plus tortueux, présentent, à leur corps défendant, une forme d’anti-modèle violent qui, s’il n’est pas déjà advenu, est peut-être en passe de se réaliser. Ressuscitant alors « la guerre de tous contre tous », renvoyant l’homme à son état de nature où seuls les puissants créateurs, obnubilés par leur stricte réussite, s’en sortiront au détriment des plus faibles qui n’auront plus qu’à pleurer sur les ruines de nos sociétés.

The Fountainhead (La Source vive) d’Ayn Rand, mis en scène par Ivo van Hove au Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 17 novembre. Durée : 4h (entracte compris). ****

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