« Les Français » : Warlikowski aux prises avec la déliquescence occidentale

"Les Français" / Crédit photo : Tal Bitton.

« Les Français » / Crédit photo : Tal Bitton.

« Faillite de tous à cause de tout. Faillite de tout à cause de tous. » En expert de l’assemblage de textes qu’il est, c’est sans doute avec ces mots, extraits d’Ultimatum de Fernando Pessoa, que Krzysztof Warlikowski résume le mieux le propos qu’il entend développer dans Les Français au Théâtre de Chaillot. Construit essentiellement à partir d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust – auquel il adjoint des fragments du Phèdre de Racine et une partie de la Fugue de la mort de Paul Celan -, son nouveau spectacle s’attache à dépeindre la décadence occidentale. Ou plutôt celle de ses élites, gangrénées par l’antisémitisme, l’homophobie et la perversité. Autant de sentiments haineux qui, agglomérés avec leur dilettantisme affirmé, les transforment en monstres, en même temps qu’ils plongent dans l’abîme cette société dont ils se croient les fers de lance.

L’œuvre de Proust est d’une richesse si colossale qu’il suffit d’en tirer un simple fil pour reconstituer la pelote d’un spectacle de 4h30 – entractes compris. Dans la version warlikowskienne donc, point de madeleine, ni de pavés inégaux ou de serviette empesée de l’hôtel de Guermantes. Les personnages-clés, eux, sont en revanche bien présents, de Marcel (Bartosz Gelner) à Albertine (Maria Łozińska), en passant par Charles Swann (Mariusz Bonaszewski), Sidonie (Małgorzata Hajewska-Krzysztofik) et Gustave Verdurin (Wojciech Kalarus), Oriane (Magdalena Cielecka) et Basin de Guermantes (Marek Kalita), le Baron de Charlus (Jacek Poniedziałek), Charles Morel (Bartosz Bielenia), Robert de Saint-Loup (Maciej Stuhr) ou encore la Reine de Naples (Ewa Dałkowska). Reprenant les très grandes lignes des différents livres qui constituent La Recherche, l’adaptation de Warlikowski entend ausculter leurs relations, à travers l’œil aiguisé de Marcel, le narrateur. Faites d’inimités, de coups bas, de tromperies, d’hypocrisie et de tentations, elles transforment cette intelligentsia du début du XXe siècle en un marigot, où les errements de la fin de la Belle Époque, affaire Dreyfus en tête, atteignent leur paroxysme.

Faire du neuf avec du vieux

Ces élites en perdition, repliées dans un entre-soi pervers et mortifère, sont celles dont l’inconséquence précipitera la première guerre mondiale. Mais, au-delà de ce diagnostic, dressé en filigrane par Proust lui-même, Warlikowski cherche à aller plus loin. Ces Français qu’il dépeint portent en eux les germes de la seconde guerre mondiale, et donc de la Shoah, mais aussi, et surtout, des conflits à venir. Car le metteur en scène polonais se garde bien d’ancrer son diagnostic dans un espace temporel strictement circonscrit, laissant à penser que Charlus, Verdurin et consorts ne sont que les avatars de nos propres élites, françaises mais aussi européennes. En marquant son propos du sceau du présent, Warlikowski frappe fort, très fort même, et cet état des lieux n’en est que plus saisissant.

Si les débuts peuvent sembler un peu poussifs, avec cette cascade de monologues qui ne parviennent pas à donner un véritable rythme à la pièce, le tout gagne en puissance à mesure que l’intrigue progresse. Diffusée par des comédiens tous remarquables et par la magnifique scénographie de Małgorzata Szczęśniak, l’atmosphère se fait rapidement glaçante. Pris au piège dans leur cage vitrée, les personnages sont épiés et décortiqués par Warlikowski, à l’aide de l’œilleton d’une caméra si le besoin s’en fait sentir. Loin d’être omniprésente, la vidéo, toujours utilisée à bon escient, participe encore à cet univers angoissant, voire étouffant, dans lequel le metteur en scène cherche à nous immerger. De Proust, il parvient à conserver, voire à révéler, la cruauté et l’intensité de l’écriture, ne s’enfermant que très rarement dans les travers bavards que l’on peut parfois reprocher à l’écrivain. Se faisant, Warlikowski dresse un tableau bien peu reluisant des Français qui ne donne qu’une seule envie : leur échapper à tout prix.

Les Français, d’après À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, mis en scène par Krzysztof Warlikowski au Théâtre de Chaillot (Paris) jusqu’au 25 novembre. Durée : 4h30 (entractes compris). ****

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