« Déjeuner chez Wittgenstein » : Krystian Lupa, maître du tempo

"Déjeuner chez Wittgenstein" / Crédit photo : Marek Gardulski.

« Déjeuner chez Wittgenstein » / Crédit photo : Marek Gardulski.

Vingt après la première au Théâtre Stary de Cracovie, Krystian Lupa se réinstalle à la table des Wittgenstein pour y déjeuner, à nouveau, dans l’univers croqué par Thomas Bernhard. Troisième volet du triptyque que lui consacre cette année le Festival d’automne à Paris – après Des arbres à abattre et Place des héros –, Déjeuner chez Wittgenstein, duquel le metteur en scène polonais a suivi la moindre didascalie, offre un moment de théâtre savoureux, révélant toute la complexité de la pensée grinçante du dramaturge autrichien, à mi-chemin entre humour pince-sans-rire et profondeur de ses questionnements intimes, haine de la famille en tête, qui tournent chez lui à l’obsession.

Habitant toujours dans la maison familiale, Dene (Agnieszka Mandat) et Ritter (Małgorzata Hajewska-Krzysztofi) s’écharpent sur le bien-fondé du retour de leur frère, Voss (Piotr Skiba), interné depuis plusieurs années dans l’asile psychiatrique de Steinhof dont l’aînée a voulu le faire sortir. Toutes deux comédiennes quand l’envie leur en prend, un luxe que les 51% des parts d’un théâtre détenues par leur père leur permettent, les deux femmes n’ont pas du tout la même philosophie de vie : la première, maternante et obsessionnelle de l’organisation, contraste avec la cadette, alcoolique et largement plus détachée d’un frère pour qui elle n’a, apparemment, que peu d’intérêt. Vaguement philosophe, profondément dérangé, ce dernier perçoit cette remise en liberté comme une punition temporaire. En cause : cette ré-immersion dans un environnement familial qu’il abhorre, hanté par la figure d’un père dont il a dit avoir souhaité la mort. Rejetant les attentions infantilisantes de sa sœur aînée, se sentant à l’étroit entre ces murs couverts de tableaux qu’il déteste, il transforme progressivement cette journée en cauchemar.

Variations plurielles

Porté par une fine intuition, Krystian Lupa n’a pas changé la distribution originelle de son spectacle. Déjà présents en 1996, Agnieszka Mandat, Małgorzata Hajewska-Krzysztofi et Piotr Skiba – dont on avait déjà pu évaluer l’ampleur du talent dans Des arbres à abattre – rempilent en 2016. Lestés par le poids de l’âge, mais toujours aussi habiles scéniquement, ils n’en apportent que davantage de relief à des personnages dont le côté vieillissant les rend plus touchants. Usant d’un jeu justement distancié, ils font ressortir toutes les ambiguïtés psychologiques – voire franchement psychiatriques – de la fratrie, où chacun baigne dans sa propre folie, qu’elle soit médicalement diagnostiquée ou non. Agile, le trio passe d’un registre à l’autre, des discussions pseudo-philosophiques aux jets de beignets et de vaisselle, des murmures aux cris, avec une complicité que seuls le temps et l’esprit de troupe peuvent former.

Enfermés dans un cube de plexiglas, les trois comédiens sont soumis à la partition que leur impose Lupa. Résolument maître du tempo, le metteur en scène manie les variations de rythme et d’intensité avec une facilité déconcertante. Trouvant la pédale d’accélérateur quand il le faut – scènes des tableaux ou des caleçons en coton –, il sait aussi transmettre cette tension intrinsèque au texte de Bernhard, qui provient en grande partie de l’attitude imprévisible de Voss. Dans ces moments – ultime séquence du déjeuner, par exemple –, il sait ralentir jusqu’à diffuser un étrange sentiment de malaise, que seule le fratrie peut en théorie ressentir dans son for intérieur. Aujourd’hui lecteur hors pair de Thomas Bernhard, Lupa prouve, en reprenant ce Déjeuner chez Wittgenstein, que cette maestria ne date pas d’hier.

Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard, mis en scène par Krystian Lupa au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 18 décembre dans le cadre du Festival d’automne à Paris. Durée : 3h30 (entractes compris). ****

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Sur la « Place des héros », Lupa enterre toute une société

"Place des héros" / Crédit photo : D.Matvejevas/Lithuanian National Drama Theatre.

« Place des héros » / Crédit photo : D.Matvejevas/Lithuanian National Drama Theatre.

En tout, Krystian Lupa s’est attaqué sept fois à Thomas Bernhard. Et, dans ce qui commence à ressembler à une jolie collection, Place des héros, que le metteur en scène polonais présente au Théâtre de la Colline dans le cadre du Festival d’automne à Paris qui lui consacre cette année un portrait, occupe une place à part, à la fois ultime et plus sombre pièce du dramaturge autrichien. Créée trois mois seulement avant sa mort, elle recèle un cruel constat, celui d’une société qui a failli et oblige la population juive, qui vit désormais dans une citadelle assiégée, à n’envisager qu’une seule issue : la mort, qu’elle soit physique, psychologique ou sociale. Avec ce qui restera comme l’une de ses mises en scène les plus ascètes, Krystian Lupa sublime ce désespoir et prouve, encore une fois, qu’il sait magnifier la noirceur de Thomas Bernhard.

Comme Des arbres à abattre, Place des héros commence par un suicide, celui du Professeur Schuster qui vient de se défenestrer. Dans cet appartement viennois, qui donne sur la Heldenplatz, ne subsistent que des cartons, en partance pour Oxford où l’homme devait fuir, et quelques morts-vivants, dont la gouvernante, Madame Zittel (Eglė Gabrėnaitė), et Herta (Toma Vaškevičiūtė) qui la seconde. En ce jour d’enterrement, les deux femmes attendent que des convives viennent souper, une dernière fois, dans ce lieu désaffecté qu’elles vont devoir quitter.

Parmi eux, se trouvent le frère du défunt, Robert Schuster (Valentinas Masalskis), ses trois enfants, Anna (Viktorija Kuodytė), Olga (Eglė Mikulionytė) et Lukas (Arūnas Sakalauskas), et surtout sa femme, Hedwig (Doloresa Kazragytė), qui, sombrant peu à peu dans la folie, a trouvé refuge dans la petite ville de Neuhaus. Un exil qu’elle doit à cette clameur venue de la Place des héros qui la hante et qu’elle ne veut plus entendre, ce grondement sourd de tout un peuple qui, le 15 mars 1938, a acclamé son envahisseur, Adolf Hitler, et a, en même temps, signé l’arrêt de mort de cette famille juive. Dès lors, face à cette société gangrénée par le nazisme, « qui n’attend que le signal pour pouvoir ouvertement passer à l’action contre nous », assure Anna, ces hommes et ces femmes se débattent comme ils le peuvent, entre résignation et fuite en avant, dans un pays où, parce qu’on leur crache littéralement dessus, ils n’ont de toute façon plus leur place.

Intense mélancolie

Plus qu’un homme, c’est bien toute une société que Thomas Bernhard enterre. Tirant à boulets rouges sur cette Autriche qui s’est livrée, de son plein gré, au nazisme, le dramaturge fait feu de tout bois et s’en prend aux intellectuels – sa cible favorite – mais aussi aux politiques – socialistes notamment – et, plus globalement, à tout un peuple qui n’a pas su combattre cette idéologie funeste. Désespérés, les proches du Professeur Schuster, et c’est là le plus cruel, ne s’interrogent même pas sur les causes de son suicide qu’ils semblent pleinement accepter et même envisager comme une solution viable pour eux-mêmes. De cette froide résignation, Krystian Lupa élabore une modeste, mais néanmoins fabuleuse, mise en scène toute entière au service du propos de Bernhard. Dans un théâtre de paroles, plus que d’actions, il sait jouer des silences, lourds de sens, des attitudes, de plus en plus dévitalisées, du ton, très souvent murmuré, et de ce décor, tout en nuances de gris, qui ressemble à un triste tombeau.

Esthétiquement, dans l’épure qu’il propose, Place des héros est donc une réussite de dénuement scénique. Mais ce cocon ne serait rien sans l’extrême qualité des comédiens qui l’habite. Tous, sans exception, parviennent à rester en équilibre sur cette corde raide où ils font montre d’une extrême retenue qui touche par son infinie délicatesse. Secoués, pour certains, par quelques brefs spasmes politiques, les personnages ne sont plus, dans leur ensemble, que des enveloppes corporelles que Lupa emplit avec une intense mélancolie. Déprimant, crieront peut-être certains, beau, serait-on tout simplement tenté de leur répondre. D’une beauté dramatiquement renversante comme seul le théâtre aujourd’hui est capable de la produire.

Place des héros de Thomas Bernhard, mis en scène par Krystian Lupa au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 15 décembre dans le cadre du Festival d’automne à Paris, puis du 6 au 13 avril 2017 au TNP (Villeurbanne). Durée : 4h (entractes compris). *****

« Il cielo non è un fondale » : Deflorian et Tagliarini interrogent l’altérité

"Il cielo non è un fondale" / Crédit photo : Elizabeth Carecchio.

« Il cielo non è un fondale » / Crédit photo : Elizabeth Carecchio.

Certains voudraient faire croire que l’Autre est une menace, que les réfugiés ne fuiraient pas les bombes qui pleuvent sur leur terre natale mais seraient en quête d’allocation familiales, que les homosexuels ne voudraient pas seulement vivre leur amour paisiblement mais chercheraient à faire imploser le modèle du couple hétéro-normé, que les musulmans ne croient pas simplement en un Dieu différent mais voudraient asservir les sociétés de confession historiquement chrétienne… Jamais, donc, dans ces théories, qui participent à la pollution de l’atmosphère ambiante, jamais l’Autre n’est une chance ou une richesse qui, fondamentalement, dans la rencontre qu’il provoque, impose au « je » un changement d’état et devient, qu’il le veuille ou non, une partie de lui. C’est justement ce point de rencontre que Daria Deflorian et Antonio Tagliarini cherchent à ausculter avec Il cielo non è un fondale (Le ciel n’est pas une toile de fond) qu’ils présentent au Théâtre de l’Odéon.

S’inspirant du travail d’Annie Ernaux et de Winfried Georg Sebald, interrogeant l’incipit du Journal du dehors de l’écrivaine française qui reprend la phrase de Jean-Jacques Rousseau « Notre vrai moi n’est pas tout entier en nous », les deux Italiens, et leurs deux comédiens, Francesco Alberici et Monica Demuru, content plusieurs rencontres, avec l’autre et/ou le monde, qui en disent long sur eux-mêmes et sur cette société telle qu’ils s’y intègrent. Au hasard du spectacle, se mettent ainsi sur leur chemin, une vieille dame et un transsexuel brésilien, un vendeur de roses, une réfugiée à la porte d’un théâtre, un auto-stoppeur, une caissière de supermarché ou un radiateur. Et, à chaque fois, se joue cette même scène, celle de l’observation, de l’apprivoisement, de l’échange, puis vient la réponse à cette simple question : « Quand nous sommes à la maison, que pensons-nous de l’homme dehors sous la pluie ? ».

Contempler le réel

Étrange, le spectacle l’est de prime abord assurément. Mais, au cœur de cette immense boîte noire qu’offre le plateau vide des Ateliers Berthier – nonobstant un micro et un mur amovible -, il devient progressivement fascinant. Imperceptiblement, les quatre comédiens embarquent, avec toute leur sensibilité, à la rencontre d’un environnement que, toujours pressés et égo-centrés, nous avions négligé et oublié de contempler. Dès lors, c’est un autre regard qui est posé sur le monde et, par effet miroir, sur nous-mêmes. Au travers des yeux de Daria Deflorian, un simple radiateur peut, par exemple, devenir un compagnon de vie essentiel, lui redonnant alors une force symbolique qu’il avait perdue, et n’avait peut-être même jamais eu.

Loin d’être sophistiquée, cette proposition théâtrale, qui réinjecte du poétique dans un environnement devenu neutre, voire hostile, frappe par sa simplicité et son humilité. Déjà profondément touchante dans Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni, Daria Deflorian émeut par sa présence scénique, tout comme les trois autres comédiens qui, chacun leur tour, exposent leurs histoires ou portent un regard bienveillant sur celui qui s’exprime. Agrémenté de quelques passages musicaux ou de simples onomatopées, magnifiquement interprétés par Monica Demuru, l’ensemble enveloppe dans une douce atmosphère bien plus respirable que celle qui prévaut au dehors. Dommage qu’elle ne flotte dans l’air que le temps d’un spectacle…

Il cielo non è un fondale (Le ciel n’est pas une toile de fond) de et par Daria Deflorian et Antonio Tagliarini au Théâtre de l’Odéon (Paris) dans le cadre du Festival d’automne à Paris jusqu’au 18 décembre, puis au Théâtre Garonne (Toulouse) du 26 au 29 avril 2017. Durée : 1h30. ***

« Le Petit-Maître corrigé » : et Marivaux flingua les faux-semblants

"Le Petit-Maîtte corrigé" / Crédit photo : Stéphane Lavoué.

« Le Petit-Maître corrigé » / Crédit photo : Stéphane Lavoué.

Entrée au répertoire de la Comédie-Française en 1734, Le Petit-Maître corrigé n’y a pourtant été jouée que… deux fois. Offerte par Marivaux aux comédiens du Français, elle fait partie de ces pièces aux destins un peu baroques, très rapidement brisés par un accueil du public plus proche des huées que des hourras. Retirée de l’affiche pendant plus de deux siècles, la voilà joliment réhabilitée par le talentueux Clément Hervieu-Léger qui, s’il a tenu à l’inscrire dans le XVIIIe siècle où elle fut écrite, parvient, grâce à la direction d’acteurs qu’il impose, à éviter l’écueil du daté pour en donner une version au jeu et à la lecture intrinsèquement modernes.

« Le Petit-Maître » en question répond au nom de Rosimond (Loïc Corbery). Tout juste arrivé de Paris, il débarque dans cette petite ville de province où l’attend Hortense (Claire de La Rüe du Can), sa promise. La Marquise (Dominique Blanc), mère du premier, et le Comte (Didier Sandre), père de la seconde, croient avoir conclu un joli contrat en mariant les deux prétendants qui, fait notable pour l’époque, se plaisent l’un à l’autre. Mais Hortense fait bien vite part à Marton (Adeline d’Hermy), sa suivante, des réticences qu’elle a à convoler en justes noces avec un jeune homme qui, aussi charmant soit-il, semble, sous ses atours précieux et ridicules, très hermétique à ses charmes. Comment pourrait-elle alors s’assurer de sa fidélité ? D’autant que rode dans les parages la Comtesse Dorimène (Florence Vialla) avec qui Rosimond paraît avoir une relation pour le moins ambiguë…

Un jeu tout en équilibre

Loin de ce portrait prétendument volage, le jeune homme est en fait prisonnier du rôle social qu’il s’échine à jouer. Accompagné par Frontin (Christophe Montenez), son valet, il fait partie de ces aristocrates parisiens « aux amitiés masculines très fortes – pour ne pas dire homosexuelles –, joueurs, buveurs, bretteurs, et méprisants à l’égard des femmes », souligne Clément Hervieu-Léger, lointains et décadents héritiers de cette société secrète des petits-maîtres qui avait cours au XVIIe siècle. Cette posture lui interdit donc de s’adonner à l’amour, perçu comme un aveu de faiblesse à l’égard de la gent féminine. Et c’est cet état d’esprit que Marivaux cherche à « corriger » tout au long de sa pièce. Plongeant progressivement dans une crise intime, se heurtant à ses sentiments pour Hortense, Rosimond se révèle être un personnage plus complexe que la première impression qu’il donne ne le laisse à penser.

Confrontation entre Paris et la province, bataille de points de vue socialement différenciés – ceux de l’aristocratie, d’un côté, et des servants, de l’autre -, c’est aussi une lutte entre la sincérité et les faux-semblants qui se noue sous la plume de Marivaux. Pour éviter que le tout ne paraisse trop suranné, tout en conservant les (beaux) costumes d’époque signés Caroline de Vivaise, Clément Hervieu-Léger utilise le jeu corporel de ses acteurs afin d’y insuffler un vent de modernité. Adeline d’Hermy, Loïc Corbery et Christophe Montenez en tête, toute la troupe adopte des attitudes – tons, postures, mouvements – sur le fil qui, si elles n’étaient pas maîtrisées, pourraient virer au grotesque. Heureusement, il n’en est rien et c’est tout en équilibre, portée par la scénographie intelligente et élégante d’Eric Ruf – du champ de blé aux tentures en fond de scène -, que la pièce se déploie sous le regard de spectateurs visiblement bien plus conquis qu’à l’époque de Louis XV.

Le Petit-Maître corrigé de Marivaux, mis en scène par Clément Hervieu-Léger, à la Comédie-Française (Paris) jusqu’au 24 avril 2017. Durée : 2h05. ***