« Le Petit-Maître corrigé » : et Marivaux flingua les faux-semblants

"Le Petit-Maîtte corrigé" / Crédit photo : Stéphane Lavoué.

« Le Petit-Maître corrigé » / Crédit photo : Stéphane Lavoué.

Entrée au répertoire de la Comédie-Française en 1734, Le Petit-Maître corrigé n’y a pourtant été jouée que… deux fois. Offerte par Marivaux aux comédiens du Français, elle fait partie de ces pièces aux destins un peu baroques, très rapidement brisés par un accueil du public plus proche des huées que des hourras. Retirée de l’affiche pendant plus de deux siècles, la voilà joliment réhabilitée par le talentueux Clément Hervieu-Léger qui, s’il a tenu à l’inscrire dans le XVIIIe siècle où elle fut écrite, parvient, grâce à la direction d’acteurs qu’il impose, à éviter l’écueil du daté pour en donner une version au jeu et à la lecture intrinsèquement modernes.

« Le Petit-Maître » en question répond au nom de Rosimond (Loïc Corbery). Tout juste arrivé de Paris, il débarque dans cette petite ville de province où l’attend Hortense (Claire de La Rüe du Can), sa promise. La Marquise (Dominique Blanc), mère du premier, et le Comte (Didier Sandre), père de la seconde, croient avoir conclu un joli contrat en mariant les deux prétendants qui, fait notable pour l’époque, se plaisent l’un à l’autre. Mais Hortense fait bien vite part à Marton (Adeline d’Hermy), sa suivante, des réticences qu’elle a à convoler en justes noces avec un jeune homme qui, aussi charmant soit-il, semble, sous ses atours précieux et ridicules, très hermétique à ses charmes. Comment pourrait-elle alors s’assurer de sa fidélité ? D’autant que rode dans les parages la Comtesse Dorimène (Florence Vialla) avec qui Rosimond paraît avoir une relation pour le moins ambiguë…

Un jeu tout en équilibre

Loin de ce portrait prétendument volage, le jeune homme est en fait prisonnier du rôle social qu’il s’échine à jouer. Accompagné par Frontin (Christophe Montenez), son valet, il fait partie de ces aristocrates parisiens « aux amitiés masculines très fortes – pour ne pas dire homosexuelles –, joueurs, buveurs, bretteurs, et méprisants à l’égard des femmes », souligne Clément Hervieu-Léger, lointains et décadents héritiers de cette société secrète des petits-maîtres qui avait cours au XVIIe siècle. Cette posture lui interdit donc de s’adonner à l’amour, perçu comme un aveu de faiblesse à l’égard de la gent féminine. Et c’est cet état d’esprit que Marivaux cherche à « corriger » tout au long de sa pièce. Plongeant progressivement dans une crise intime, se heurtant à ses sentiments pour Hortense, Rosimond se révèle être un personnage plus complexe que la première impression qu’il donne ne le laisse à penser.

Confrontation entre Paris et la province, bataille de points de vue socialement différenciés – ceux de l’aristocratie, d’un côté, et des servants, de l’autre -, c’est aussi une lutte entre la sincérité et les faux-semblants qui se noue sous la plume de Marivaux. Pour éviter que le tout ne paraisse trop suranné, tout en conservant les (beaux) costumes d’époque signés Caroline de Vivaise, Clément Hervieu-Léger utilise le jeu corporel de ses acteurs afin d’y insuffler un vent de modernité. Adeline d’Hermy, Loïc Corbery et Christophe Montenez en tête, toute la troupe adopte des attitudes – tons, postures, mouvements – sur le fil qui, si elles n’étaient pas maîtrisées, pourraient virer au grotesque. Heureusement, il n’en est rien et c’est tout en équilibre, portée par la scénographie intelligente et élégante d’Eric Ruf – du champ de blé aux tentures en fond de scène -, que la pièce se déploie sous le regard de spectateurs visiblement bien plus conquis qu’à l’époque de Louis XV.

Le Petit-Maître corrigé de Marivaux, mis en scène par Clément Hervieu-Léger, à la Comédie-Française (Paris) jusqu’au 24 avril 2017. Durée : 2h05. ***

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