Sur la « Place des héros », Lupa enterre toute une société

"Place des héros" / Crédit photo : D.Matvejevas/Lithuanian National Drama Theatre.

« Place des héros » / Crédit photo : D.Matvejevas/Lithuanian National Drama Theatre.

En tout, Krystian Lupa s’est attaqué sept fois à Thomas Bernhard. Et, dans ce qui commence à ressembler à une jolie collection, Place des héros, que le metteur en scène polonais présente au Théâtre de la Colline dans le cadre du Festival d’automne à Paris qui lui consacre cette année un portrait, occupe une place à part, à la fois ultime et plus sombre pièce du dramaturge autrichien. Créée trois mois seulement avant sa mort, elle recèle un cruel constat, celui d’une société qui a failli et oblige la population juive, qui vit désormais dans une citadelle assiégée, à n’envisager qu’une seule issue : la mort, qu’elle soit physique, psychologique ou sociale. Avec ce qui restera comme l’une de ses mises en scène les plus ascètes, Krystian Lupa sublime ce désespoir et prouve, encore une fois, qu’il sait magnifier la noirceur de Thomas Bernhard.

Comme Des arbres à abattre, Place des héros commence par un suicide, celui du Professeur Schuster qui vient de se défenestrer. Dans cet appartement viennois, qui donne sur la Heldenplatz, ne subsistent que des cartons, en partance pour Oxford où l’homme devait fuir, et quelques morts-vivants, dont la gouvernante, Madame Zittel (Eglė Gabrėnaitė), et Herta (Toma Vaškevičiūtė) qui la seconde. En ce jour d’enterrement, les deux femmes attendent que des convives viennent souper, une dernière fois, dans ce lieu désaffecté qu’elles vont devoir quitter.

Parmi eux, se trouvent le frère du défunt, Robert Schuster (Valentinas Masalskis), ses trois enfants, Anna (Viktorija Kuodytė), Olga (Eglė Mikulionytė) et Lukas (Arūnas Sakalauskas), et surtout sa femme, Hedwig (Doloresa Kazragytė), qui, sombrant peu à peu dans la folie, a trouvé refuge dans la petite ville de Neuhaus. Un exil qu’elle doit à cette clameur venue de la Place des héros qui la hante et qu’elle ne veut plus entendre, ce grondement sourd de tout un peuple qui, le 15 mars 1938, a acclamé son envahisseur, Adolf Hitler, et a, en même temps, signé l’arrêt de mort de cette famille juive. Dès lors, face à cette société gangrénée par le nazisme, « qui n’attend que le signal pour pouvoir ouvertement passer à l’action contre nous », assure Anna, ces hommes et ces femmes se débattent comme ils le peuvent, entre résignation et fuite en avant, dans un pays où, parce qu’on leur crache littéralement dessus, ils n’ont de toute façon plus leur place.

Intense mélancolie

Plus qu’un homme, c’est bien toute une société que Thomas Bernhard enterre. Tirant à boulets rouges sur cette Autriche qui s’est livrée, de son plein gré, au nazisme, le dramaturge fait feu de tout bois et s’en prend aux intellectuels – sa cible favorite – mais aussi aux politiques – socialistes notamment – et, plus globalement, à tout un peuple qui n’a pas su combattre cette idéologie funeste. Désespérés, les proches du Professeur Schuster, et c’est là le plus cruel, ne s’interrogent même pas sur les causes de son suicide qu’ils semblent pleinement accepter et même envisager comme une solution viable pour eux-mêmes. De cette froide résignation, Krystian Lupa élabore une modeste, mais néanmoins fabuleuse, mise en scène toute entière au service du propos de Bernhard. Dans un théâtre de paroles, plus que d’actions, il sait jouer des silences, lourds de sens, des attitudes, de plus en plus dévitalisées, du ton, très souvent murmuré, et de ce décor, tout en nuances de gris, qui ressemble à un triste tombeau.

Esthétiquement, dans l’épure qu’il propose, Place des héros est donc une réussite de dénuement scénique. Mais ce cocon ne serait rien sans l’extrême qualité des comédiens qui l’habite. Tous, sans exception, parviennent à rester en équilibre sur cette corde raide où ils font montre d’une extrême retenue qui touche par son infinie délicatesse. Secoués, pour certains, par quelques brefs spasmes politiques, les personnages ne sont plus, dans leur ensemble, que des enveloppes corporelles que Lupa emplit avec une intense mélancolie. Déprimant, crieront peut-être certains, beau, serait-on tout simplement tenté de leur répondre. D’une beauté dramatiquement renversante comme seul le théâtre aujourd’hui est capable de la produire.

Place des héros de Thomas Bernhard, mis en scène par Krystian Lupa au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 15 décembre dans le cadre du Festival d’automne à Paris, puis du 6 au 13 avril 2017 au TNP (Villeurbanne). Durée : 4h (entractes compris). *****

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