« Après coups… » : Séverine Chavrier lance trois femmes à l’assaut de leurs identités

"Après coups projet Un-Femme N°2" / Crédit photo : Alexandre Ah-Kye.

« Après coups projet Un-Femme N°2 » / Crédit photo : Alexandre Ah-Kye.

Au théâtre, quand le choc survient, il est souvent d’une seule et unique nature, qu’elle soit intellectuelle, et rapportée au propos, ou esthétique, induite par les images. Avec son second opus d’Après coups projet Un-Femme qu’elle crée au Théâtre de la Bastille, Séverine Chavrier fait coup double en donnant à voir une performance aussi saisissante sur le fond que sur la forme. Proposition totale, mêlant habilement théâtre, danse, vidéo et lumières particulièrement bien maîtrisées, elle est tout aussi dense, et percutante, dans le message qu’elle contient, savant mélange de trois histoires de femmes en lutte avec la société pour affirmer leurs identités.

Jeunes et jolies, elles sont Cambodgienne (Voleak Ung), Palestinienne (Asthar Muallem) et Danoise (Cathrine Lundsgaard Nielsen). Venues de trois coins du monde, elles n’en sont pas moins confrontées, sous des aspects divers, à la même violence émanant du corps social, celle qui les bloque dans un carcan, simplement parce qu’elles sont des femmes. Au gré des souvenirs qu’elles expriment, verbalement ou corporellement, elles dessinent très rapidement les murs de cette geôle genrée dans laquelle on les a enfermées : l’une soumise au poids des traditions familiales, l’autre aux injonctions d’une nation à laquelle elle n’appartient pas, et la dernière constamment renvoyée à ses atouts physiques. Dans le combat qu’elles engagent pour être des femmes libres, elles estiment, à rebours de ce que certains penseront, que « tout a régressé » et qu’il est donc grand temps de révéler les liens, souvent imperceptibles, qui les enserrent pour mieux s’en défaire.

Un OVNI scénique

Loin d’être lénifiant, ce pamphlet féministe est mené tambours battants par Séverine Chavrier. Promptement, se crée une situation d’urgence dans le récit fragmentaire de ces trois jeunes femmes. Jamais dans la complainte, c’est, au contraire, avec une énergie folle qu’elles se débattent et racontent ce qui est devenu leur lot quotidien. Du harcèlement de rue – que l’on avait rarement vu abordé aussi froidement – au défilé de mode en couvertures de survie, tout se cristallise dans le combat de boxe final qu’elles mènent contre cet ennemi invisible, fait de normes sociales et de misogynie. Au-delà, embarquées sur tous les fronts, elles conduisent une lutte culturelle pour trouver leur chemin dans cette société mondialisée qui, paradoxalement, renvoie chaque jour un peu plus les individus à leurs origines nationales. En leur accrochant ainsi un drapeau au pied, elles deviennent un stigmate au lieu d’être une richesse fièrement brandie et revendiquée.

Pour donner à son propos le plus de force possible, Séverine Chavrier fait feu de tout bois en actionnant, avec justesse, tous les leviers de la création théâtrale contemporaine. Les frontières entre danse, théâtre et performance s’abolissent jusqu’à créer un OVNI scénique qui reste maîtrisé. Les lumières de Laïs Foulc et le travail vidéo d’Émeric Adrian subliment le jeu des trois comédiennes qui se donnent corps et âme à leurs rôles dans un ensemble qui, s’il peut paraître anxiogène, n’en respire pas moins le plaisir de jouer. Après Les Palmiers sauvages et Nous sommes repus mais pas repentis, Séverine Chavrier, prouve, une nouvelle fois, qu’elle sait brillamment tordre l’objet théâtre jusqu’à l’emmener dans un univers hautement attractif et singulier.

Après coups projet Un-Femme n°2 de et par Séverine Chavrier au Théâtre de la Bastille (Paris) jusqu’au 5 février, puis les 15 et 16 mars au CDN de Normandie-Rouen et du 31 mars au 2 avril aux Subsistances (Lyon). Durée : 1h55. ****

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« Le Dernier Testament » sans transcendance de Mélanie Laurent

"Le Dernier Testament" / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

« Le Dernier Testament » / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Après être passée, avec plus ou moins de réussite, devant (Je vais bien, ne t’en fais pas, Inglourious Basterds…) puis derrière (Demain) la caméra, Mélanie Laurent a donc choisi de s’essayer sur les planches. Et il est peu de dire que ce baptême du feu était attendu au tournant par le petit monde théâtral qui voit, parfois, d’un œil méfiant l’arrivée de tels transfuges. Loin d’être la catastrophe redoutée par certains, son adaptation du Dernier Testament de Ben Zion Avrohom de James Frey au Théâtre de Chaillot se révèle honorable mais bien trop appliquée pour ne pas être dispensable.

Au centre du quatrième roman de l’auteur américain se trouve Ben (Jocelyn Lagarrigue). De prime abord, l’homme parait bien ordinaire : célibataire, un peu looser, il vit seul dans son appartement où il joue aux jeux vidéos quand il ne doit pas œuvrer sur le chantier où il travaille. Un jour, une plaque de verre de plus de 500 kg lui tombe dessus. Alors qu’on le donne pour mort, profondément plongé dans le coma, le corps en miettes, le new-yorkais se réveille brutalement, à la faveur d’une crise d’épilepsie. A son chevet, Charles (Stéphane Facco), un ami de son frère Jacob (Morgan Perez), constate qu’il est capable de réciter n’importe quel verset de la Bible, alors même qu’il ne l’a jamais lue. Dès lors, la théorie se confirme : Ben serait le Messie du XXIe siècle. Mais un Messie un peu à part, loin des canons religieux des textes sacrés défendus par son pasteur de frère, simplement capable de soigner l’âme de ceux qu’il croise, de la mère célibataire droguée et strip-teaseuse, Mariaangeles (Nancy Nkusi), au policier, en passant par des marginaux qui vivent sous-terre.

Une réponse petits bras

Dans l’adaptation – partielle – qu’elle en propose, Mélanie Laurent s’attache à gommer tous les aspects potentiellement sulfureux du texte de James Frey. A travers son prisme, le propos devient éminemment naïf, en regard, notamment, des temps troubles que les sociétés occidentales connaissent sur les plans politique et religieux. Nulle transcendance, donc, ni résonance. Tout se passe comme si, dans le monde de Mélanie Laurent, l’amour propagé par un nouveau Messie se révélait être la solution aux problèmes, profonds, que connaissent les individus. Contrairement aux réponses fortes à la crise écologique qu’elle avait pu développer dans Demain, celle-ci apparait bien petits bras et donne l’étrange sensation d’être, peu ou prou, transporté au pays des Bisounours.

Le tout se double d’une mise en scène, bonne élève, qui, si elle est enveloppée dans une élégante scénographie de Marc Lainé et Stephan Zimmerli, vient renforcer cette vision candide. Si Nancy Nkusi parvient le plus souvent à tirer son épingle du jeu, il n’en va pas de même des autres comédiens qui, sans ou avec une mauvaise direction d’acteurs, s’enferrent dans un pathos boursouflé qui ennuie bien plus qu’il n’enthousiasme. Noyé dans un flot d’images esthétiquement correctes mais symboliquement faibles, l’ensemble souffre d’un dynamisme en dents de scie qui le précipite dans une gentille léthargie. Il en faudra bien plus à Mélanie Laurent pour inverser la vapeur sociale. Face au bruit des canons, le pouvoir des fleurs semble bien dérisoire.

Le Dernier Testament, d’après Le Dernier Testament de Ben Zion Avrohom de James Frey, adapté et mis en scène par Mélanie Laurent au Théâtre de Chaillot (Paris) jusqu’au 3 février, puis les 9 et 10 février à La Filature (Mulhouse). Durée : 1h55. *

« La Bonne Nouvelle » : Lambert et Bégaudeau effleurent le libéralisme

"La Bonne Nouvelle" / Crédit photo : Vincent Arbelet.

« La Bonne Nouvelle » / Crédit photo : Vincent Arbelet.

La Bonne Nouvelle annoncée au Théâtre de la Commune souffre d’un troublant paradoxe. Mis conjointement au point par Benoît Lambert et François Bégaudeau, le concept – séduisant, nous y reviendrons – se trouve dans le même temps pris dans un cruel étau, coincé entre la mise en scène enlevée du premier et le texte furieusement limité du second. Là où Lambert ose, décale, fait mouche, Bégaudeau plombe, radote, fait flop. Engagé dans une utile satire du libéralisme, le duo signe un projet qui, s’il se laisse regarder, tourne rapidement à vide, laissant à la sortie le spectateur aussi désemparé face à l’état de la société qu’il ne l’était à l’entrée.

Pourtant, tout commençait plutôt bien lors de l’étape albertivillarienne de cette tournée concoctée par cinq ex-cadres – Luc (Emmanuel Vérité), Simon (Pierric Plathier), Marthe (Anne Cuisenier), Jeanne (Elisabeth Hölzle) et Madeleine (Géraldine Pochon) – et leur mentor, en guise de maître de cérémonie, Patrick (Christophe Brault). Alignés sur des tabourets, tous sont des repentis, d’anciens adeptes du capitalisme à qui ils ont livré corps et âme, y voyant, aveuglément, une planche de salut. Tous sont invités, dans les plus purs codes de l’émission télévisée de témoignages – volontairement un peu ringards, donc – à relater leurs expériences, et surtout le déclic qui a brisé leurs illusions et les a libérés de leurs chaînes libérales. De la normalienne-énarque convertie à l’entrepreneuriat mais traumatisée par la faillite de Lehman Brothers à l’autodidacte vendeur de canapés mais rejeté par sa copine « Sciences Po-HEC » à cause de son profil dissonant, en passant par cette manageuse qui voyait le libéralisme comme le meilleur moyen de vivre son féminisme mais tombe de haut quand elle se voit demander à une salariée enceinte de ne prendre qu’une semaine de congés pour accoucher, tous sont régulièrement poussés dans leurs retranchements par Patrick qui n’a qu’un seul but : engranger de nouveaux convertis.

La statue du commandeur libéral reste en place

De cette démarche, on peut visiblement douter de la sincérité, tant elle semble s’inscrire dans une logique commerciale – avec, à l’issue de l’émission, la mise en vente de BD retraçant l’histoire de cette bande de rescapés à « un prix libre qui ne peut cependant pas descendre en dessous des 16 euros » – qui n’a rien à envier au capitalisme qu’elle dénonce. Toutefois, en plein et en creux, c’est à une dénonciation en règles du libéralisme que Bégaudeau et Lambert s’adonnent. Moquant, justement et entre autres choses, le ripolinage sémantique à l’œuvre dans les entreprises – ne dites plus « subordonné » mais « collaborateur », « problème » mais « sujet », « résoudre » mais « solutionner », « patron » mais « entrepreneur », « direction » mais « gouvernance » -, les concepts anglo-saxons devenus obligatoires ou les séminaires de « team building » aussi inutiles que gênants pour les équipes, le duo frappe juste. L’uppercut est aussi bien envoyé quand, en guise d’introduction, Patrick s’adonne à un descriptif minable de la vie de tout quidam qui s’achète une gaufre pour combattre son blues, transforme ses vacances « où il faut pro-fi-ter » en « gant retourné du travail » et met tous ses espoirs dans un barbecue familial « forcément décevant ».

Mais ces éléments apparaissent progressivement comme des épiphénomènes d’un texte de Bégaudeau qui joue globalement petits bras. Tout en rebattant des poncifs, un peu éculés, il enfile les traits d’humour qui tombent à plat et s’enferme dans une logique dramaturgique répétitive qui lasse autant qu’elle peine à convaincre. Insuffisant, donc, pour ne serait-ce qu’égratigner la statue du commandeur libéral. Fort heureusement, Benoît Lambert adoucit cette déception. En s’entourant d’une jolie troupe de comédiens qu’il dirige habilement, le metteur en scène enrobe cette relative pauvreté textuelle dans un univers décalé et acidulé qu’il tient de bout en bout. Dynamique, intelligemment rythmée, sa proposition parvient à combler les manques de la pièce de Bégaudeau et à raccrocher à la locomotive de tête les wagons d’un auditoire qui décroche dès que le texte s’étire. Rusé, le regard de Lambert intrigue par les eaux à la fois modernes et ringardes qu’il emprunte, rendant le « choc » des attitudes bien plus pertinent que le poids affligeant des mots.

La Bonne Nouvelle de François Bégaudeau, mis en scène par Benoît Lambert au Théâtre de la Commune (Aubervilliers) jusqu’au 21 janvier, puis du 25 au 27 janvier à La Comédie de Béthune et du 31 janvier au 2 février au Théâtre-Sénart (Lieusaint). Durée : 2h. **

« Où les coeurs s’éprennent », Rohmer devient anecdotique

"Où les coeurs s'éprennent" / Crédit photo : Théâtre de la Bastille.

« Où les cœurs s’éprennent » / Crédit photo : Théâtre de la Bastille.

L’affiche d’Où les cœurs s’éprennent au Théâtre de la Bastille était pour le moins alléchante et résolument ancrée dans l’air du temps. Comme de nombreuses pièces depuis quelques mois, la proposition de Thomas Quillardet prenait le cinéma comme source d’inspiration – en l’espèce, celui d’Eric Rohmer en s’appropriant deux de ses plus beaux films, Les Nuits de la pleine lune et Le Rayon vert. Prometteur, donc, mais décevant. Si le metteur en scène parvient à le rendre sympathique, il ôte, dans le même temps, la substantifique moelle du propos du cinéaste, le traitant sur le mode de l’anecdote et lui faisant perdre, par effet domino, l’essentielle de sa substance.

Réunir les deux chefs-d’œuvre de Rohmer pour montrer « deux figures féminines fortes et sensibles, cramponnées à leur idéal », comme le souhaitait Quillardet, ne manquait pourtant ni de pertinence, ni d’ambition. D’un côté, réside Louise, celle des Nuits de la pleine lune. Habitant en couple avec Rémi à Marne-la-Vallée, la jeune femme possède un pied-à-terre parisien qu’elle est en train de retaper en vue de le louer. Affectionnant, contrairement à son copain, les sorties avec ses amis, elle décide finalement de le garder pour elle, histoire de pouvoir se ménager des moments de solitude dont elle pense avoir besoin… De l’autre, se trouve Delphine, anti-héroïne du Rayon vert. En plein cœur de l’été parisien, la copine avec qui elle devait partir en vacances lui fait faux bond. Se retrouvant alors seule pour profiter de ses congés, elle est déterminée à trouver un plan de secours, qui la conduira, insatisfaite chronique qu’elle est, de plan de secours en plan de secours, sans jamais véritablement en profiter.

En surface

Au cœur d’un dispositif scénique fait de bric et de broc, la petite troupe de comédiens évolue avec plus ou moins de réussite. S’appropriant les dialogues de Rohmer sur un ton résolument léger, ils cultivent une atmosphère dans laquelle il est très aisé d’entrer, et de rester, tant elle respire la sympathie et le plaisir de jouer. Problème : la proposition n’est pas suffisamment lestée pour passionner. Restant en surface, elle ne fait qu’effleurer les lignes de force qui structurent toute l’œuvre du cinéaste et en révoque la beauté, la magie et autre poésie.

Quillardet manque ainsi sa cible et ne confère pas assez de profondeur à ces deux portraits de femmes dont il ambitionnait de démontrer qu’elles étaient « des variations l’une de l’autre ». Malheureusement, sous le regard du metteur en scène, le « faire » prend le pas sur le « dire » et sur « l’être ». Une gageure quand on connait l’univers du cinéaste français. Mais, parions que ceux qui viendront y voir un vaudeville en ressortiront ravis, quant aux autres, plus rohmériens, ils resteront sans doute sur leur fin…

Où les cœurs s’éprennent de et par Thomas Quillardet, d’après les scénarios des films Les Nuits de la pleine lune et Le Rayon vert d’Eric Rohmer, au Théâtre de la Bastille (Paris) jusqu’au 19 janvier, puis le 21 janvier au Théâtre Jean Arp (Clamart), les 25 et 26 janvier au Théâtre de Vanves, les 10 et 11 mai au Théâtre de Lorient, le 20 mai à Dieppe scène nationale et du 19 au 28 mai au Festival Théâtre en Mai (Dijon). Durée : 2h. **

Dans la Chambre de Botho Strauss, Françon invoque les fantômes du passé

"Le Temps et la Chambre" / Crédit photo : Michel Corbou.

« Le Temps et la Chambre » / Crédit photo : Michel Corbou.

Dans Le Temps et la Chambre de Botho Strauss, une dichotomie s’impose d’emblée : la seconde parait aussi immuable que le premier semble avoir été aboli. Ainsi dépourvue de linéarité apparente, la pièce du dramaturge allemand n’en apparait que plus difficile d’accès et se perdre dans ce qui ressemble à un amas de fragments temporels serait un chemin de traverse fort aisé à emprunter. Mais, avec l’éternel talent qu’on lui connait, Alain Françon en propose une lecture lumineuse au Théâtre de la Colline qui intrigue bien davantage qu’elle n’égare.

Assis dans leurs fauteuils, deux vieux amis, Julius (Jacques Weber) et Olaf (Gilles Privat), devisent en observant par la fenêtre le monde tel qu’il va. C’est alors que le regard, cynique, du premier s’arrête sur une jeune femme qu’il s’amuse à dénigrer à cause d’une jupe un peu trop courte à son goût. Dans les secondes qui suivent, le bruit de la sonnette retentit et débarque, sans crier gare, Marie Steuber (Georgia Scalliet), la jeune femme en question, qui leur reproche d’avoir médit sur son compte alors même qu’ils ne la connaissent pas. S’ensuivent les irruptions d’un monceau de personnages tous plus incongrus, et inattendus, les uns que les autres, de l’Homme sans montre (Wladimir Yordanoff) à l’Impatiente (Dominique Valadié), en passant par Franck Arnold (Charlie Nelson), le Parfait Inconnu (Renaud Triffault) ou la Femme Sommeil (Aurélie Reinhorn). Tous semblent connectés à cette chambre où ils se font face, dans des espaces temporels qui semblent toutefois dissonants, se croyant une fois dans un hôtel incendié, l’autre dans un appartement où aurait eu lieu, la veille, une mystérieuse fête.

Piquantes incises

Armé de la traduction de Michel Vinaver – que Patrice Chéreau avait lui aussi utilisée en son temps -, Alain Françon navigue avec une certaine aisance dans ce texte pour le moins complexe. Jamais l’on ne pourra affirmer que cette pièce de Botho Strauss s’attache à retracer les souvenirs, réels ou fantasmés, de Marie Steuber ou qu’il s’agit plutôt d’un amas de rencontres plus ou moins fortuites. Au fond, cette quête d’un sens traditionnel importe peu tant la symbolique d’une quatrième dimension évanescente s’impose progressivement. Plongés dans le magnifique décor de Jacques Gabel, baignés par les non moins magnifiques lumières de Joël Hourbeigt, les personnages agissent comme des fantômes qui, forts d’un passé commun désormais révolu mais perdus dans un espace-temps indéfini, viendraient à nouveau hanter cette chambre dont la colonne centrale – et vertébrale -, qui s’exprime avec la voix d’Anouk Grinberg, est le témoin privilégié.

Sans une scénographie adéquate et une interprétation millimétrée des comédiens, cette pièce pourrait néanmoins rapidement virer dans un ennui mortifère. Or, il n’en est rien, tant Alain Françon a, une nouvelle fois, excellé dans sa direction d’une troupe hétéroclite et à bien des égards remarquable, Georgia Scalliet, Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff en tête. S’appuyant sur la beauté de la traduction de Vinaver et sur les piquantes incises de Botho Strauss, il opère un savant mouvement de balancier entre un absurde drôle, englobant et affirmé et ce solide fil rouge indéfinissable qui relie l’ensemble des personnages, à l’instar des hommes entre eux. Tant et si bien que le nébuleux maillage qui se dévoile progressivement capture et emporte, abolissant à son tour la volonté d’une quête de sens qui se voit reléguer au second plan.

Le Temps et la Chambre de Botho Strauss, mis en scène par Alain Françon au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 3 février, puis les 7 et 8 février à la Maison de la Culture d’Amiens, du 14 au 17 février à la MC2 de Grenoble, les 21 et 22 février au Théâtre Sortie Ouest (Béziers), du 28 février au 12 mars au Théâtre du Nord (Lille) et du 19 au 21 mai au festival Théâtre en mai (Dijon). Durée : 1h40. ***