Dans la Chambre de Botho Strauss, Françon invoque les fantômes du passé

"Le Temps et la Chambre" / Crédit photo : Michel Corbou.

« Le Temps et la Chambre » / Crédit photo : Michel Corbou.

Dans Le Temps et la Chambre de Botho Strauss, une dichotomie s’impose d’emblée : la seconde parait aussi immuable que le premier semble avoir été aboli. Ainsi dépourvue de linéarité apparente, la pièce du dramaturge allemand n’en apparait que plus difficile d’accès et se perdre dans ce qui ressemble à un amas de fragments temporels serait un chemin de traverse fort aisé à emprunter. Mais, avec l’éternel talent qu’on lui connait, Alain Françon en propose une lecture lumineuse au Théâtre de la Colline qui intrigue bien davantage qu’elle n’égare.

Assis dans leurs fauteuils, deux vieux amis, Julius (Jacques Weber) et Olaf (Gilles Privat), devisent en observant par la fenêtre le monde tel qu’il va. C’est alors que le regard, cynique, du premier s’arrête sur une jeune femme qu’il s’amuse à dénigrer à cause d’une jupe un peu trop courte à son goût. Dans les secondes qui suivent, le bruit de la sonnette retentit et débarque, sans crier gare, Marie Steuber (Georgia Scalliet), la jeune femme en question, qui leur reproche d’avoir médit sur son compte alors même qu’ils ne la connaissent pas. S’ensuivent les irruptions d’un monceau de personnages tous plus incongrus, et inattendus, les uns que les autres, de l’Homme sans montre (Wladimir Yordanoff) à l’Impatiente (Dominique Valadié), en passant par Franck Arnold (Charlie Nelson), le Parfait Inconnu (Renaud Triffault) ou la Femme Sommeil (Aurélie Reinhorn). Tous semblent connectés à cette chambre où ils se font face, dans des espaces temporels qui semblent toutefois dissonants, se croyant une fois dans un hôtel incendié, l’autre dans un appartement où aurait eu lieu, la veille, une mystérieuse fête.

Piquantes incises

Armé de la traduction de Michel Vinaver – que Patrice Chéreau avait lui aussi utilisée en son temps -, Alain Françon navigue avec une certaine aisance dans ce texte pour le moins complexe. Jamais l’on ne pourra affirmer que cette pièce de Botho Strauss s’attache à retracer les souvenirs, réels ou fantasmés, de Marie Steuber ou qu’il s’agit plutôt d’un amas de rencontres plus ou moins fortuites. Au fond, cette quête d’un sens traditionnel importe peu tant la symbolique d’une quatrième dimension évanescente s’impose progressivement. Plongés dans le magnifique décor de Jacques Gabel, baignés par les non moins magnifiques lumières de Joël Hourbeigt, les personnages agissent comme des fantômes qui, forts d’un passé commun désormais révolu mais perdus dans un espace-temps indéfini, viendraient à nouveau hanter cette chambre dont la colonne centrale – et vertébrale -, qui s’exprime avec la voix d’Anouk Grinberg, est le témoin privilégié.

Sans une scénographie adéquate et une interprétation millimétrée des comédiens, cette pièce pourrait néanmoins rapidement virer dans un ennui mortifère. Or, il n’en est rien, tant Alain Françon a, une nouvelle fois, excellé dans sa direction d’une troupe hétéroclite et à bien des égards remarquable, Georgia Scalliet, Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff en tête. S’appuyant sur la beauté de la traduction de Vinaver et sur les piquantes incises de Botho Strauss, il opère un savant mouvement de balancier entre un absurde drôle, englobant et affirmé et ce solide fil rouge indéfinissable qui relie l’ensemble des personnages, à l’instar des hommes entre eux. Tant et si bien que le nébuleux maillage qui se dévoile progressivement capture et emporte, abolissant à son tour la volonté d’une quête de sens qui se voit reléguer au second plan.

Le Temps et la Chambre de Botho Strauss, mis en scène par Alain Françon au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 3 février, puis les 7 et 8 février à la Maison de la Culture d’Amiens, du 14 au 17 février à la MC2 de Grenoble, les 21 et 22 février au Théâtre Sortie Ouest (Béziers), du 28 février au 12 mars au Théâtre du Nord (Lille) et du 19 au 21 mai au festival Théâtre en mai (Dijon). Durée : 1h40. ***

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