« La Bonne Nouvelle » : Lambert et Bégaudeau effleurent le libéralisme

"La Bonne Nouvelle" / Crédit photo : Vincent Arbelet.

« La Bonne Nouvelle » / Crédit photo : Vincent Arbelet.

La Bonne Nouvelle annoncée au Théâtre de la Commune souffre d’un troublant paradoxe. Mis conjointement au point par Benoît Lambert et François Bégaudeau, le concept – séduisant, nous y reviendrons – se trouve dans le même temps pris dans un cruel étau, coincé entre la mise en scène enlevée du premier et le texte furieusement limité du second. Là où Lambert ose, décale, fait mouche, Bégaudeau plombe, radote, fait flop. Engagé dans une utile satire du libéralisme, le duo signe un projet qui, s’il se laisse regarder, tourne rapidement à vide, laissant à la sortie le spectateur aussi désemparé face à l’état de la société qu’il ne l’était à l’entrée.

Pourtant, tout commençait plutôt bien lors de l’étape albertivillarienne de cette tournée concoctée par cinq ex-cadres – Luc (Emmanuel Vérité), Simon (Pierric Plathier), Marthe (Anne Cuisenier), Jeanne (Elisabeth Hölzle) et Madeleine (Géraldine Pochon) – et leur mentor, en guise de maître de cérémonie, Patrick (Christophe Brault). Alignés sur des tabourets, tous sont des repentis, d’anciens adeptes du capitalisme à qui ils ont livré corps et âme, y voyant, aveuglément, une planche de salut. Tous sont invités, dans les plus purs codes de l’émission télévisée de témoignages – volontairement un peu ringards, donc – à relater leurs expériences, et surtout le déclic qui a brisé leurs illusions et les a libérés de leurs chaînes libérales. De la normalienne-énarque convertie à l’entrepreneuriat mais traumatisée par la faillite de Lehman Brothers à l’autodidacte vendeur de canapés mais rejeté par sa copine « Sciences Po-HEC » à cause de son profil dissonant, en passant par cette manageuse qui voyait le libéralisme comme le meilleur moyen de vivre son féminisme mais tombe de haut quand elle se voit demander à une salariée enceinte de ne prendre qu’une semaine de congés pour accoucher, tous sont régulièrement poussés dans leurs retranchements par Patrick qui n’a qu’un seul but : engranger de nouveaux convertis.

La statue du commandeur libéral reste en place

De cette démarche, on peut visiblement douter de la sincérité, tant elle semble s’inscrire dans une logique commerciale – avec, à l’issue de l’émission, la mise en vente de BD retraçant l’histoire de cette bande de rescapés à « un prix libre qui ne peut cependant pas descendre en dessous des 16 euros » – qui n’a rien à envier au capitalisme qu’elle dénonce. Toutefois, en plein et en creux, c’est à une dénonciation en règles du libéralisme que Bégaudeau et Lambert s’adonnent. Moquant, justement et entre autres choses, le ripolinage sémantique à l’œuvre dans les entreprises – ne dites plus « subordonné » mais « collaborateur », « problème » mais « sujet », « résoudre » mais « solutionner », « patron » mais « entrepreneur », « direction » mais « gouvernance » -, les concepts anglo-saxons devenus obligatoires ou les séminaires de « team building » aussi inutiles que gênants pour les équipes, le duo frappe juste. L’uppercut est aussi bien envoyé quand, en guise d’introduction, Patrick s’adonne à un descriptif minable de la vie de tout quidam qui s’achète une gaufre pour combattre son blues, transforme ses vacances « où il faut pro-fi-ter » en « gant retourné du travail » et met tous ses espoirs dans un barbecue familial « forcément décevant ».

Mais ces éléments apparaissent progressivement comme des épiphénomènes d’un texte de Bégaudeau qui joue globalement petits bras. Tout en rebattant des poncifs, un peu éculés, il enfile les traits d’humour qui tombent à plat et s’enferme dans une logique dramaturgique répétitive qui lasse autant qu’elle peine à convaincre. Insuffisant, donc, pour ne serait-ce qu’égratigner la statue du commandeur libéral. Fort heureusement, Benoît Lambert adoucit cette déception. En s’entourant d’une jolie troupe de comédiens qu’il dirige habilement, le metteur en scène enrobe cette relative pauvreté textuelle dans un univers décalé et acidulé qu’il tient de bout en bout. Dynamique, intelligemment rythmée, sa proposition parvient à combler les manques de la pièce de Bégaudeau et à raccrocher à la locomotive de tête les wagons d’un auditoire qui décroche dès que le texte s’étire. Rusé, le regard de Lambert intrigue par les eaux à la fois modernes et ringardes qu’il emprunte, rendant le « choc » des attitudes bien plus pertinent que le poids affligeant des mots.

La Bonne Nouvelle de François Bégaudeau, mis en scène par Benoît Lambert au Théâtre de la Commune (Aubervilliers) jusqu’au 21 janvier, puis du 25 au 27 janvier à La Comédie de Béthune et du 31 janvier au 2 février au Théâtre-Sénart (Lieusaint). Durée : 2h. **

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