Et François Orsoni tua Danton, une seconde fois…

"La Mort de Danton" / Crédit photo : Victor Tonelli.

« La Mort de Danton » / Crédit photo : Victor Tonelli.

La Mort de Danton est une œuvre particulièrement exigeante. Dense, complexe, érudit, le texte de Georg Büchner ne souffre pas les mises en scène approximatives qui le rendent immédiatement indigeste. Hélas, c’est bien dans cette catégorie que le travail proposé par François Orsoni au Théâtre de la Bastille trouve sa place. Brouillonne, figée, régulièrement entachée d’un soupçon d’amateurisme, sa proposition, bien loin de sublimer les ultimes heures de Danton, ne fait qu’enfoncer le dernier clou sur son cercueil.

Au crépuscule de la Révolution, ses enfants ne cessent, en effet, de s’entre-dévorer. En 1794, après s’être débarrassés des hébertistes, Robespierre (Jean-Louis Coulloc’h) et Saint-Just (Brice Borg), qui cherchent à asseoir leur domination, s’en prennent à l’aile modérée des Montagnards, dont Danton (Mathieu Genet) est le chef de file. Ancien allié, il est aujourd’hui devenu une menace pour Robespierre que l’on soupçonne de vouloir confisquer le mouvement révolutionnaire à son seul profit. Accusés de malversations et de haute trahison, Danton et plusieurs de ses amis, dont l’ancien fidèle de Robespierre Camille Desmoulins (Alban Guyon), sont emprisonnés et promis à un procès truqué qui les conduira jusqu’à l’échafaud. Dans cette « grande Histoire », Büchner veut sonder le cœur des hommes et imagine les discussions, intimes et politiques, que ces étoiles révolutionnaires déchues ont pu avoir entre elles alors qu’une mort certaine les attendait.

Sans orientation claire

Optant pour un jeu qu’il souhaite distancié, François Orsoni ne fait que l’emplir de faussetés. Singulièrement mal dirigés, les comédiens patinent, frappent souvent à côté et semblent vouloir se débarrasser du texte plutôt que de l’interpréter. Ainsi expédiés, les mots de Büchner deviennent inaudibles, confus, et, à certains moments, se trouvent même sacrifiés sur l’autel d’une mise en scène qui ne cherche qu’à faire moderne. Rien, au terme de la proposition d’Orsoni, ne permet de dire réellement qui était l’homme Danton, alors que c’était là tout le but de l’œuvre du dramaturge. Avant toute chose, c’est donc bien d’une orientation claire que le spectacle aura manqué.

Agrémenté de divers chansons et hymnes mal interprétés, le tout navigue dans un environnement figé et sclérosant. La scénographie faite d’une immense table et de lumières difficilement maîtrisées impose aux comédiens un jeu statique qui ne participe pas au dynamisme de l’ensemble. Quant aux costumes et accessoires utilisés, ils sont bien trop gadgets pour être pertinents et/ou séduisants. A quelques mètres seulement de la place de la Bastille, cette pièce paraissait pourtant fort à-propos. Il est regrettable de constater que, sous cette forme, c’était loin d’être le cas.

La Mort de Danton de Georg Büchner, mis en scène par François Orsoni au Théâtre de la Bastille jusqu’au 4 mars. Durée : 1h50. °

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Jatahy bouleverse les règles du jeu de la Comédie-Française

"La Règle du Jeu" / Crédit photo : Stéphane Lavoué.

« La Règle du Jeu » / Crédit photo : Stéphane Lavoué.

Voulue par Eric Ruf, la greffe entre Christiane Jatahy et la Comédie-Française relevait du pari, osé. Elle aurait pu ne pas prendre, tant les univers de la Brésilienne et de la maison de Molière semblent, de prime abord, aux antipodes de la création théâtrale actuelle. Mais, après Ivo van Hove, Arnaud Desplechin et Julie Deliquet, force est de constater que l’irruption de metteurs en scène extérieurs réussit particulièrement bien au Français, lui redonnant, comme le prouve cette adaptation de La Règle du Jeu de Jean Renoir, un souffle revigorant qui le place au centre de la scène contemporaine.

S’appuyant sur le scénario de ce que la plupart des cinéphiles décrivent comme l’un des films-clefs du XXe siècle, Jatahy n’en change pas moins les contours spatio-temporels. Exit, donc, le manoir de Robert (Jérémy Lopez) qui cède la place à la Comédie-Française, devenue, des loges aux escaliers en colimaçon en passant par le balcon, un immense terrain de jeu où la fête peut battre son plein ; exit, aussi, l’exploit aéronautique d’André Jurieux (Laurent Lafitte) qui, dans cette adaptation, ne traverse plus l’Atlantique en avion, mais la Méditerranée dans un bateau qu’il a lui-même construit pour secourir des migrants en détresse. Reste, toutefois, ce qui fait tout le sel du film de Renoir : ces intrigues amoureuses et adultérines qui, en éclatant au cœur de ce huis clos bourgeois, éclaboussent domestiques et aristocrates, et vont virer au drame.

Une illusion très soignée

Suivant son leitmotiv scénique – Julia, What if they went to Moscow ?, A Floresta que anda -, Christiane Jatahy dynamite, une nouvelle fois, les frontières habituelles entre théâtre et cinéma. Ici, ce sont deux séquences cinématographiques, pré-enregistrées contrairement à la réalisation en direct dont elle est coutumière, qui viennent encadrer un moment purement théâtral. S’y niche, toutefois, l’œilleton d’une caméra capable de capturer des instants qui, s’il n’était pas là, pourraient passer inaperçus.

Un procédé d’autant plus pertinent pour La Règle du Jeu que tout s’y noue en creux, à travers des regards et des attitudes que l’on voudrait dissimuler derrière la musique, la danse et le champagne qui coule à flots. Loin d’apparaître comme des entités strictement indépendantes, les deux arts s’interpénètrent avec une grande fluidité, par le biais de transitions où l’illusion est très soignée. Entre les deux séquences filmiques, particulièrement chiadées, se crée un instant théâtral où les traditions sont, à leur tour, abolies et où l’on voit, notamment, le quatrième mur complètement s’effondrer.

Deux univers entremêlés

Si, par ces procédés, Jatahy essaie, avec succès, d’importer son univers sur le plateau de la Comédie-Française, elle ne cherche en rien à annihiler tout l’esprit de la maison de Molière. D’abord, parce qu’en choisissant La Règle du Jeu, elle n’est pas sans savoir que Renoir s’est lui-même inspiré des Caprices de Marianne d’Alfred de Musset, du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux et, dans une moindre mesure, de Beaumarchais et de Molière, quatre auteurs sans doute parmi les plus joués au Français ; mais aussi parce qu’elle valorise le théâtre de la Place Colette jusque dans ses moindres recoins architecturaux et historiques, n’hésitant pas à réutiliser d’anciens décors et costumes d’une quarantaine de pièces déjà jouées entre ces mêmes murs.

Nullement déstabilisée par cet entrelacs d’univers, la troupe prend, au contraire, un plaisir non dissimulé à l’exercice. De Suliane Brahim à Elsa Lepoivre, en passant par Jérémy Lopez, Laurent Lafitte et Julie Sicard, en impayable Lisette, tous manient avec brio les registres de jeu fluctuants, faits d’un savant mélange de légèreté et de gravité. Dans les moments imprévus – Laurent Lafitte a dû faire face à un léger saignement de nez après s’être battu, un peu trop vraisemblablement semble-t-il, avec Jérémy Lopez -, comme dans les quelques flottements qui affleurent entre les passages obligés du récit, les comédiens peuvent compter sur Serge Bagdassarian qui amuse la galerie grâce à un jeu avec le public très bien senti. Le tout prouvant, une nouvelle fois, que le doyen des théâtres français a bien son mot à dire, quoi que les grincheux en pensent, dans la création théâtrale contemporaine.

La Règle du Jeu d’après le scénario de Jean Renoir, mis en scène par Christiane Jatahy à la Comédie-Française jusqu’au 15 juin. Durée : 1h40. ****