« Providence », l’envoûtante chasse aux souvenirs de Ludovic Lagarde

"Providence" / Crédit photo : Pascal Gely.

« Providence » / Crédit photo : Pascal Gely.

Pour être emporté par la Providence d’Olivier Cadiot, mise en scène par Ludovic Lagarde au Théâtre des Bouffes du Nord, il faut lâcher prise. Accepter de ne pas tout comprendre, de se laisser surprendre par la beauté d’une langue qui n’a d’égal que l’hermétisme du texte qu’elle tricote, et d’être envoûté par la magistrale performance de Laurent Poitrenaux qui jongle, tel un acrobate, avec le dispositif sonore et musical co-conçu par l’Ircam. Car c’est bien là, dans cette recherche théâtrale si rare, que le spectateur – qu’on souhaite, pour son bien, le plus aguerri possible – pourra trouver le plaisir intellectuel qu’il est venu chercher.

Pour adapter le roman d’Olivier Cadiot à la scène, Ludovic Lagarde a choisi d’en chambouler le cours. Des quatre parties initiales, il n’en reste plus qu’une, Providence, donc, qui va servir de base pour dérouler l’action des précédentes. Au beau milieu d’un atelier-salon, se trouve un vieil homme (Laurent Poitrenaux) qui convoque son passé et prépare une conférence pour prouver qu’il est en bonne santé mentale. Il tente alors de réaliser une série de performances retraçant les moments cruciaux de son existence : de la transformation – jouissive – d’un jeune homme en vieille dame au règlement de comptes entre un personnage et son auteur, en passant par le récit accéléré de la vie d’une jeune provinciale qui « monte à Paris » dans l’espoir d’y transformer sa vie.

Comme un caméléon

Par facilité dramaturgique, Ludovic Lagarde aurait pu scinder son propos en trois ou quatre parties, comme autant de saynètes, plus ou moins autonomes les unes par rapport aux autres. Mais, pour ajouter sa patte, tout en respectant l’esprit du texte d’Olivier Cadiot, il a, au contraire, élaboré un théâtre d’atmosphère où tout un univers, hypnotisant, se déploie sur le plateau, magnifiquement éclairé par les lumières de Sébastien Michaud. Grâce à la réalisation sonore concoctée par David Bichindaritz, Sébastien Naves et Jérôme Tuncer, les mots s’entremêlent aux sons, le tout créant un substrat, fertile, sur lequel le public n’a plus qu’à s’appuyer pour se forger, lui-même, ses propres images. Ludovic Lagarde reprenant, en cela, le mantra de Claude Régy qui, dans une récente interview au site 24heures, affirmait : « Le spectateur vient pour créer, pas pour admirer de manière passive un objet proposé à son admiration. »

Une assertion qui, dans le cas de Providence, se trouve grandement facilitée par le jeu remarquable de Laurent Poitrenaux. Maniant la langue, pourtant difficile, de Cadiot avec une aisance déconcertante, le comédien se fond, comme un caméléon, dans la mise en scène de Lagarde, alternant les moments graves et les instants plus légers, se déplaçant tel un funambule sur le fil d’une douce folie, et donnant à ce vieil homme une part de sa dandyesque étrangeté. Dès lors, les êtres rencontrés prennent aisément, et paradoxalement, corps et, à ce jeu, les deux jumelles, dont ne résonne que la voix, et le personnage en révolte contre son auteur défraîchi, qui n’intervient que par vidéo interposée, en deviennent fascinants. A l’instar de ces fantômes qui peuvent hanter les souvenirs et surgir au détour d’une situation, sans y avoir été invités.

Providence d’Olivier Cadiot, mis en scène par Ludovic Lagarde au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris) jusqu’au 12 mars, puis du 15 au 25 mars au Théâtre National de Strasbourg, du 29 au 31 mars à la Maison de la Culture d’Amiens et du 4 au 7 avril à La Comédie de Clermont-Ferrand. Durée : 1h30. ***

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