Lacascade révèle l’humanité des « Bas-fonds »

"Les Bas-fonds" / Crédit photo : Brigitte Enguerand.

« Les Bas-fonds » / Crédit photo : Brigitte Enguerand.

Dans l’imaginaire collectif, les bas-fonds sont peuplés d’un amas de marginaux, aussi indistinct que ce fameux « système » d’où les élites tireraient les ficelles. En y plongeant, guidé par Maxime Gorki, on fait connaissance avec des hommes, et quelques femmes, qui, à première vue, en se décrivant et se comportant comme des « loups », semblent avoir perdu, avec leur individualité, toute humanité. Les conditions de vie, ou plutôt de survie, y sont rudes, les codes particulièrement rotors, et l’horizon complètement bouché, avec la mort pour seule issue. Dans cet univers pour le moins sombre, Eric Lacascade, en adaptant la pièce éponyme du dramaturge russe au Théâtre des Gémeaux, s’attache à déceler les lueurs humaines, ces infimes étincelles qui subsistent malgré une infinie pauvreté.

D’abord, en redonnant à ces exclus un nom qu’ils inscrivent d’entrée de jeu sur un tableau noir : Le Baron, Boubnova, Kletch, Nastia, Anna, Satine, L’Acteur, Pepel et Aliochka vivent dans ce squat spartiate détenu par le riche Kostylev et sa femme Vassilissa. Si la plupart sont oisifs, échaudés par le travail et/ou abîmés par l’alcool et la drogue, d’autres se plongent dans les livres, pour mieux échapper à leur triste réalité, se tuent, sans passion, à de menus travaux, ou se sont spécialisés dans le vol en tout genre. Pepel fait partie de ces derniers. Alimentant en kopeks ses congénères, il a réussi à séduire Vassilissa, même s’il n’a d’yeux que pour sa sœur, Natacha. Dans cette auberge espagnole version lumpenprolétariat, où un ordre social différent s’est construit, débarque Louka. Singulièrement plus âgé que les autres, il endosse le rôle du vieux sage auprès d’une communauté qui, après l’avoir regardé avec circonspection, s’attache finalement à lui, fascinée par la bienveillance qu’il parvient progressivement à réinstaurer dans un environnement qui en était cruellement dénué.

Des rôles à bras-le-corps

Sans gommer tous les marqueurs qui inscrivent cette pièce dans la Russie du début du XXe siècle – monnaie, noms des personnages, violence conjugale, alcoolisme extrême… -, Lacascade rafraichit le texte de Gorki. Aidé par la traduction, particulièrement crue, d’André Markowicz, il actualise, par d’infimes allusions, le propos du dramaturge russe jusqu’à en faire un substrat quasi atemporel, et donc universel. Évitant tout modernisme excessif, le metteur en scène construit un théâtre de troupe, où les comédiens, tous impressionnants (Pénélope Avril, Leslie Bernard, Jérôme Bidaux, Mohamed Bouadla, Laure Catherin, Arnaud Chéron, Arnaud Churin, Murielle Colvez, Christophe Grégoire, Alain d’Haeyer, Stéphane E. Jais, Christelle Legroux, Georges Slowick et Gaëtan Vettier), s’engagent totalement. Empoignant à bras-le-corps leurs rôles, ils optent pour un jeu très physique : la bière et la vodka coulent à flots, les bouteilles volent, les voix s’emportent… sans jamais tomber dans une cacophonie braillarde que l’on pourrait redouter. Au contraire, l’intensité des moments de troupe sait parfois céder la place à des moments beaucoup plus intimes qui, au lieu de secouer, peuvent émouvoir.

L’ensemble est sous-tendu par une scénographie, légère, conçue par Emmanuelle Clolus pour relancer le rythme d’un spectacle qui n’en manque jamais. Loin de se complaire dans une agitation stérile, Eric Lacascade donne une résonance particulière à la trame dramaturgique de Gorki. Pas à pas, échange après échange, chacun laisse de côté la loi du plus fort, celle qui n’admet pas les aveux de faiblesse, pour participer à la construction d’une solidarité inédite, d’une lutte de classes encore en gestation : plutôt que de se battre entre eux, les marginaux prennent conscience, encouragés par Louka, qu’ils peuvent, en faisant bloc, contrecarrer la toute puissance matérielle d’oppresseurs bourgeois, notoirement bas du front. Colocataires malgré eux, ils se constituent alors en famille de substitution, en radeau de la méduse pour naufragés d’une vie qui ne les aura pas épargnés. Apprenant, ensemble, à se construire un nouvel horizon qui, s’il n’est pas immédiatement enthousiasmant, les détourne de la tentation du tombeau.

Les Bas-fonds de Maxime Gorki, mis en scène par Eric Lacascade au Théâtre des Gémeaux (Sceaux) jusqu’au 2 avril, en collaboration avec le Théâtre de la Ville. Durée : 2h30. ****

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