« Mon cœur » : le Mediator, côté victimes

"Mon cœur" / Crédit photo : Pierre Grosbois.

« Mon cœur » / Crédit photo : Pierre Grosbois.

Du scandale du Mediator, on retient l’intransigeance judiciaire des laboratoires Servier, le nombre de morts, estimé à plusieurs centaines, ou la nocivité cachée de ce médicament coupe-faim commercialisé en France pendant plus de 30 ans. Mais on ne sait rien, ou presque, de la souffrance endurée par les victimes, ces hommes et ces femmes qui, parce qu’ils voulaient simplement perdre du poids, ont vu leur vie se désagréger, empoisonnée par ces pilules qui ont détraqué leur système cardiaque. C’est à eux que Pauline Bureau a souhaité s’intéresser en écrivant, puis en montant, Mon cœur au Théâtre des Bouffes du Nord, un spectacle poignant qui remet leur combat au centre du jeu.

Après avoir entendu Irène Frachon (Catherine Vinatier), la pneumologue qui, la première, a pointé du doigt les ravages du Mediator, la jeune femme décide de partir à la rencontre des victimes. Paris, Marseille, Carcassonne, Dinard… Elle parcourt la France du Nord au Sud et d’Est en Ouest pour écouter et collecter leurs témoignages. A partir de ces pages amalgamant des instants de vies brisées, elle construit une histoire, celle de Claire Tabard (Marie Nicolle), qui concentre et synthétise un peu de toutes celles qu’elle a entendues. Jeune mère qui n’arrive pas à perdre les kilos accumulés pendant sa grossesse, Claire commence à prendre du Mediator en 2001, sur les conseils de son médecin. Plusieurs années plus tard, maman d’un petit Max (Camille Garcia), elle commence à ressentir une immense fatigue, couplée à d’intenses essoufflements après l’effort. Particulièrement préoccupant, son état, qui ne lui permet plus d’exercer correctement son métier de vendeuse de lingerie, la force à consulter un médecin. Elle découvre alors qu’elle souffre de valvulopathie cardiaque, une pathologie, sans doute liée à la prise de Mediator, qui nécessite une opération à cœur ouvert. Opération qui va, irrémédiablement, bouleverser sa vie intime et familiale.

Une louche de Pommerat, un soupçon de Gosselin

Avec cette thématique, lourde, on pouvait craindre d’assister à un spectacle singulièrement déprimant, encalminé dans un pathos ravageur. Il n’en est rien. Plutôt que de s’apitoyer stérilement sur le sort des victimes, Pauline Bureau montre une lutte quotidienne et multiforme : pour retenir cette vie qui se dérobe, pour faire interdire le Mediator, mais aussi pour que les multiples préjudices causés aux malades soient publiquement reconnus, et indemnisés. Chaque fois, alors que l’adversité est cruelle – un mari qui s’en va, une administration qui patine, des laboratoires qui s’obstinent -, Claire et Irène peuvent compter sur des soutiens fidèles, ceux de cette sœur, Cathy (Rébecca Finet), ou de cet avocat, Hugo Desnoyers (Nicolas Chupin), qui se battent corps et âme à leurs côtés. Jamais la pièce ne sombre dans un lénifiant théâtre documentaire, se contentant de passages documentés, elle est, au contraire, toujours ponctuée d’infimes fragments de vie – du sourire à la blague vaseuse – comme autant de respirations dans un contexte qui en devient plus léger.

Cette réussite, Pauline Bureau la doit aussi à sa scénographe Emmanuelle Ray – à qui l’on peut attribuer, notamment, cette remarquable scène du mariage – et à son sens de la mise en scène qui l’emporte du côté d’un Joël Pommerat – pour ces saynètes entrecoupées de noirs – ou d’un Julien Gosselin – pour cette modernité dans l’utilisation pertinente de la vidéo et dans le jeu des comédiens qui prend tout son sens dans l’ultime partie du spectacle. Des comédiens qui, chacun dans leur rôle, optent pour des partitions pour le moins singulières, et parfois très réussies, comme celles de Nicolas Chupin, de Rébecca Finet et, dans un style très à part, de Marie Nicolle. Si cette direction d’acteurs pourrait encore être perfectionnée, si quelques saynètes du début pourraient être musclées, le projet est bien trop capital, et réussi, pour ainsi chipoter. D’autant, qu’en vertu de son jeune âge, Pauline Bureau en a sans doute encore beaucoup sous le pied.

Mon cœur de et par Pauline Bureau au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris) jusqu’au 1er avril, puis les 5 et 6 avril au Merlan (Marseille), le 21 avril au Théâtre de Châtillon, le 25 avril à La Garance (Cavaillon), le 28 avril au Théâtre André Malraux (Chevilly Larue), le 12 mai au Théâtre Roger Barat (Herblay) et les 16 et 17 mai au Quartz (Brest). Durée : 1h55. ****

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