« Democracy in America » : un Castellucci pas tout à fait au point

"Democracy in America" / Crédit photo : Guido Mencari.

« Democracy in America » / Crédit photo : Guido Mencari.

Avouons-le d’emblée : pour affermir notre position, il nous faudra sans doute revoir Democracy in America, le nouveau spectacle de Romeo Castellucci, dès son arrivée en région parisienne, et plus précisément à la MC93 de Bobigny dans le cadre du Festival d’automne à Paris. Car, fait hautement inhabituel pour le metteur en scène italien, la version qu’il en a proposée au Théâtre de Vidy ne semblait pas franchement au point. D’une durée annoncée de 2h20 avec entracte, le spectacle, pourtant présenté une première fois au deSingel d’Anvers, ne fait, à l’arrivée, qu’1h40. Tout se passant comme si des coupes avaient été faites à la dernière minute, rendant l’ensemble notoirement vert et la trame rapidement évacuée dans sa phase finale.

Pour autant, le propos développé par le dramaturge n’est pas dénué d’intérêt et nous plonge dans cette Amérique pré-politique, celle des colons, où une démocratie est, sans le savoir, en train de naître. Là, vit, ou plutôt survit, un couple de paysans. A la tête d’une famille que l’on devine nombreuse, cet homme (Olivia Corsini) et cette femme (Giulia Perelli) sont plongés dans une immense pauvreté, accablés devant l’infinie maigreur de leur récolte, malgré leur dur labeur. Face au destin funeste qui leur est promis, la femme décide d’échanger l’un de ses enfants contre de la nourriture. Un geste qu’elle regrette immédiatement et qui la plonge dans une situation de grande défiance face à un Dieu dont elle se sent ignorée, malgré sa dévotion totale.

Une esthétique sans maestria

A travers cette parabole, Castellucci cherche à toucher du doigt cette période mythique, sorte de no man’s land historique, où les hommes, abandonnés par Dieu mais corsetés par une tradition religieuse qui les étouffe, n’ont pas encore réussi à se constituer en une société terrestre qui répondrait à leurs besoins. A cette déréliction qui l’obsède au gré de ses différents spectacles, le metteur en scène italien ajoute une autre de ses marottes : un questionnement sur le langage, et plus précisément sur son inefficience. Pas encore capables de se comprendre entre eux – et notamment entre les colons et les Indiens -, les hommes ne savent plus comment attirer l’attention d’un Dieu qui, malgré leurs appels, répond aux abonnés absents. Touchante, la problématique n’en parait pas moins profonde et les deux actrices principales, Olivia Corsini et Giulia Perelli, se donnent corps et âme pour y inclure de la chair, malgré leurs envolées qui manquent parfois d’un peu de maîtrise.

Mais le bât blesse quand on se penche sur l’esthétique proposée par Castellucci. Grand maître, s’il en est, des images sublimes, créateur hors-pair de tableaux d’une rare beauté, le metteur en scène et scénographe frappe cette fois-ci, à une ou deux exceptions près, singulièrement à côté. Animé par quelques bonnes intuitions, il ne parvient curieusement pas à les concrétiser avec la maestria qu’on lui connait. Parfois longuets, souvent brouillons, ses tableaux ne font pas mouche comme ils le devraient, et certains particulièrement laids et dénués de sens explicite, suscitent même nos plus grandes interrogations. Interrogations que nous espérons lever d’ici quelques mois, dès que le spectacle sera un peu rodé, et peut-être même encore amendé. A moins que…

Democracy in America (De la démocratie en Amérique), librement inspiré de l’essai d’Alexis de Tocqueville, de et par Romeo Castellucci au Théâtre de Vidy (Lausanne) jusqu’au 2 avril, puis du 13 au 15 juin au Printemps des Comédiens (Montpellier), du 12 au 22 octobre à la MC93 (Bobigny) et les 7 et 8 novembre au Manège (Maubeuge). Durée : 1h40. **

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