Thalbach rend l’ascension d’Arturo Ui vraiment résistible

"La Résistible ascension d'Arturo Ui" / Crédit photo : Brigitte Enguerand/Divergence.

« La Résistible ascension d’Arturo Ui » / Crédit photo : Brigitte Enguerand/Divergence.

Eu égard au contexte politique on-ne-peut-plus prégnant, monter La Résistible ascension d’Arturo Ui faisait sens en ce mois d’avril 2017, période de campagne et d’élection présidentielle française. Pourtant, loin de se servir de cette actualité – au milieu de tant d’autres – pour le moins porteuse, Katharina Thalbach a fait le choix d’adapter cette pièce de Bertolt Brecht à la Comédie-Française selon les plus purs préceptes du dramaturge, « dans le ‘grand style’ en se référant volontairement au théâtre historique élisabéthain », comme il l’écrivait lui-même. Quitte à la rendre encore plus lourde qu’elle ne l’était déjà sous ses atours de « farce historique ».

Pour permettre la « double-distanciation » qu’il appelle de ses vœux, Brecht invente l’histoire d’Arturo Ui (Laurent Stocker), un gangster en mal de reconnaissance, malgré ses très grandes ambitions. Dans ce Chicago de la toute fin des années 20, la crise économique sévit, comme ailleurs. Le trust des choux-fleurs cherche à obtenir des subventions de la ville pour assurer sa survie. A sa tête, le Vieil Hindsborough (Bruno Raffaeli), qui semble incorruptible, accepte finalement quelques pots de vin en échange du versement de deniers publics. Une occasion sur laquelle Arturo Ui et son gang se précipitent pour faire chanter le maire et infiltrer le trust, signant la première étape de leur fulgurante ascension.

Vers l’étouffement

Derrière le personnage d’Arturo Ui se cache, de façon à peine voilée, Adolf Hitler, tout comme le Vieil Hindsborough dissimule la figure du Président du Reich, Paul von Hindenburg, Giuseppe Gobbola (Jérémy Lopez), celle de Joseph Goebbels, ou encore Ignace Dollfoot (Nicolas Lormeau), celle du chancelier autrichien, Engelbert Dollfuss. Tous ont en commun d’avoir participé à l’avènement du nazisme, singé par Brecht sous la forme d’une terreur imposée par le trust des choux-fleurs. Un travestissement pour le moins lourd de sens que Katharina Thalbach accompagne d’une adaptation sur-signifiante : les évènements historiques sont égrainés à mesure que la pièce avance, Laurent Stocker, qui incarne Arturo Ui, a l’ensemble des attributs physiques et psychiques d’Hitler, le tout alors qu’une toile d’araignée – rien de moins – enserre l’espace scénique pour mieux donner à voir cette araignée nazie qui tisse sa toile…

Sans aucune subtilité, la mise en scène, autant que la scénographie, en deviennent étouffantes, et le côté bouffe, sur-exploité, de la pièce particulièrement agaçant. Tout se passe comme si, alors qu’un brin de finesse aurait été le bienvenu, Thalbach avait choisi de passer en force, utilisant une esthétique dépassée – alors que les textes de Brecht, et en particulier celui-ci, peuvent déjà paraître un peu datés, le milieu des gangsters ne parlant plus à grand monde – où, par exemple, les visages des comédiens sont inutilement grimés de blanc. Eux sont faits prisonniers par un décor trop imposant pour évoluer et par un jeu trop monochrome pour exploiter leur plein investissement et l’entière palette de leur talent. Laurent Stocker a beau s’en sortir, à l’image de l’ensemble de la troupe, avec les honneurs, la mixture, fort indigeste, de Katharina Thalbach ne passe pas. Efficace, peut-être, il y a quelques dizaines d’années, cette forme de théâtre, à coups de marteau culturel, ne l’est plus. Elle rate du même coup sa cible, une extrême droite en pleine ascension, qui en ressort sans la moindre égratignure.

La Résistible ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht, mis en scène par Katharina Thalbach à la Comédie-Française jusqu’au 30 juin. Durée : 2h10. *

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