Le « Baal » tragique de Christine Letailleur

"Baal" / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

« Baal » / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

S’instruire ou se divertir. Décoder ou se détourner du réel. Telles sont les deux principales motivations d’un spectateur lorsqu’il décide de franchir les portes d’un théâtre. Avec l’adaptation de Baal qu’elle propose au Théâtre de la Colline, Christine Letailleur ne remplit aucun de ces deux objectifs. Engluée dans les longueurs du texte de Brecht, elle n’en extrait aucun message clair. Prise au piège du marasme de cette histoire, elle accouche d’une version sinistre et plombante, bien éloignée de la fougue juvénile qu’on lui prête habituellement.

Il faut dire que la toute première pièce du dramaturge allemand – assez peu représentée ces dernières années et que Letailleur choisit de reprendre dans sa version initiale de 1919 – ne respire pas la joie de vivre. Baal (Stanislas Nordey) est la figure la plus pure du poète maudit, chère à Paul Verlaine. Jeune homme, habile avec les mots, il est admiré par ses contemporains, fascinés par son lyrisme. Alors que tout pourrait lui sourire, pour peu qu’il se prête au jeu de la société, il préfère la dynamiter, motivé par son rejet viscéral des conventions bourgeoises et du lot d’accommodements, de compromis et de faux-semblants qu’elle impose. Ravagé par le schnaps, assoiffé de sexe, il va s’employer à répandre le malheur autour de lui, utilisant les règles sociales et son pouvoir d’attraction pour séduire des victimes dont il cause ensuite la perte.

Parachever le sordide

Sans réelle évolution, si ce n’est temporelle, la pièce de Brecht a tout le mal du monde a progressé dans son propos. Rapidement, un semblant de cercle vicieux, répliqué à l’envi, se met en place : à chaque fois, Baal détecte une proie, la capture en lui promettant ce qu’elle attend, puis, quand survient l’intangible mur des normes sociales, la détruit psychologiquement en l’abandonnant ou en s’en servant comme monnaie d’échange. Si l’on peut aisément comprendre son côté hautement transgressif, à tout le moins dans la première moitié du XXe siècle, il parait aujourd’hui bien affaibli, gangréné par cette lassante répétition narrative, elle-même émaillée de monologues souvent logorrhéiques.

Surtout, Christine Letailleur ne parvient pas à dépasser ce substrat initial. Au contraire, elle en parachève les aspects sinistres, voire sordides, en imposant une mise en scène où l’obscurité occupe une place prépondérante. Lestée par une scénographie malhabile, qu’elle co-signe avec Emmanuel Clolus, elle ne peut compter ni sur la musique de Manu Léonard, ni sur les lumières de Stéphane Colin, toutes deux trop banales pour revitaliser l’ensemble. Si Stanislas Nordey ne démérite pas dans le rôle de Baal qui, grâce à son style particulier, lui va comme un gant, les autres comédiens s’enferrent dans un jeu léthargique, amorphe, où le déclamatoire semble avoir damer le pion à l’intensité. La direction d’acteurs, en toute logique orchestrée par Letailleur, apparait alors bien mal orientée. Pour preuve : certains, à l’instar de Youssouf Abi-Ayad, essaient même de copier le jeu particulièrement risqué de Nordey quand ce n’est pas lui qui l’exécute. Le tout donnant à voir un Baal tragique qui, ce soir-là, n’aura récolté que les très timides applaudissements d’un public sans doute assommé par cette bonne dose de sinistrose.

Baal de Bertolt Brecht, mis en scène par Christine Letailleur au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 20 mai, puis les 23 et 24 mai à la Maison de la Culture d’Amiens. Durée : 2h25. °

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