À la Comédie-Française, Rambert ausculte les plis d’une vie

"Une Vie" / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

« Une Vie » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Pascal Rambert a pris les journalistes au mot. Jamais à court de questions, d’un naturel toujours curieux, ils se plaisent, la plupart du temps et avec plus ou moins de tact, à passer leurs invités sur le grill pour qu’ils leur livrent sur un plateau des anecdotes, si possible croustillantes, à base de tranches de vie savamment décortiquées. Dans Une Vie, qu’il a tout spécialement écrit pour la troupe de la Comédie-Française, l’ex-patron du T2G va plus loin et leur donne, non pas simplement des brèves de comptoir à entendre, mais bien toute une vie à voir, à disséquer, à ausculter, dans les moindres plis qu’elle forme au cerveau, à l’âme et au cœur.

Dans ce studio de radio, aux allures de bloc chirurgical, l’Invité du jour (Denis Podalydès) est un peintre figuratif. Son obsession ? Les visages qu’il peint, dépeint et repeint avec, croit-on deviner, un certain succès. Dans le rôle qui lui échoit, l’Interviewer, critique de son état, (Hervé Pierre) cherche à comprendre et l’assaille, pour cela, d’un feu roulant de questions. D’où vient ce tropisme ? Comment l’explique-t-il ? Qui est cette femme qui donne son nom à une large part de ses tableaux ? Très rapidement, pourtant en position d’interrogé, l’Invité prend l’ascendant sur son scrutateur jusqu’à rejouer sa vie en convoquant ses propres invités : sa défunte mère (Cécile Brune), son frère Amer (Alexandre Pavloff), son ancienne amante Iris (Jennifer Decker), lui-même lorsqu’il n’avait que 14 ans, ou encore le Diable (Pierre Louis-Calixte).

Remonter à la source

Dans cette langue si belle et si riche, reconnaissable entre mille, Pascal Rambert enchaîne les fulgurances et les silences, souvent lourds de sens. Ce n’est pas seulement le paysage d’une vie qui se dresse, mais bien les méandres de la vie qui se dessinent. Comme cet empereur chinois qu’il évoque à la toute fin de sa pièce, il semble en chercher le sens – sans jamais, forcément, y parvenir – en auscultant les plis qu’elle crée, en remontant le courant du temps jusqu’à en découvrir la source originelle. La source, ou plutôt les sources, tant la pluralité des affluents qui irriguent le fleuve vital de l’Invité est grande, de cette mère abandonnée à ce frère Amer qui s’est construit en strict miroir de lui-même, en passant par cette amante qui, si elle constitue la base de toute son œuvre, n’en est pas moins restée, souffrante, dans l’ombre de l’épouse officielle. Autant de figures qu’il a, malgré lui, vampirisées pour venir nourrir sa propre vie.

Sans se priver de ces quelques traits d’esprit qui font sourire, Rambert alterne les moments concrets – mais sont-ils bien réels ? – d’interview avec les instants fantomatiques, beaucoup plus évanescents. Aidé, en cela, par les magnifiques lumières d’Yves Godin, il a également conçu la scénographie idéale, esthétiquement réussie, à mi-chemin entre le bloc opératoire, l’antichambre de la mort et le tombeau, d’où l’on pourrait disséquer cette vie qui semble sur le point de s’éteindre. Grand habitué de la langue rambertienne, Denis Podalydès entraîne dans son sillage l’ensemble de la troupe, où Cécile Brune et Jennifer Decker jouent une partition qui peut, parfois, émouvoir jusqu’aux larmes. Comme lorsque l’on va fouiller dans ces plis du cerveau, du cœur et de l’âme, que les plis du temps semblaient avoir recouverts, et que l’on y découvre, finalement, des plaies encore à vif.

Une Vie de et par Pascal Rambert, à la Comédie-Française (Paris) jusqu’au 2 juillet. Durée : 1h50. *****

À la Colline, Duparfait libère le froid bernhardien

"Le froid augmente avec la clarté" / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

« Le froid augmente avec la clarté » / Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

C’est un débat aussi vieux que la critique littéraire elle-même : faut-il, ou non, connaître la vie d’un auteur pour en apprécier pleinement l’œuvre ? Si les écrits de Thomas Bernhard sont suffisamment puissants pour se suffire à eux-mêmes, ils sont si inextricablement liés à sa personne qu’en apprendre davantage sur l’homme permet de saisir plus aisément les ressorts de sa riche pensée intellectuelle. Tel est le projet de Claude Duparfait qui, avec Le froid augmente avec la clarté au Théâtre de la Colline, se réapproprie librement les deux premiers romans autobiographiques de l’auteur autrichien – L’Origine et La Cave – pour en révéler les fondations psychologiques et philosophiques.

Sur scène, alors qu’il rédige son autobiographie, Thomas Bernhard (Claude Duparfait) cohabite avec une multitude de fantômes : celui de son grand-père (Thierry Bosc) qu’il appelle son « philosophe particulier » et plusieurs avatars, dont lui-même à l’âge de 13 ans (Florent Pochet). Tous sont pris dans ce passé douloureux, entre les murs de cet internat national-socialiste, puis catholique, de Salzbourg où il a été envoyé alors que la seconde guerre mondiale touchait à sa fin. Là, Bernhard fait face à deux idéologies qu’il apprend à détester et qui s’entrechoquent avec les idées que son aïeul vénéré lui avait transmises avant de le laisser partir. Un matin, alors qu’il n’a que 16 ans, il décide de s’enfuir pour rejoindre un office du travail où il demande une place d’apprenti. Dans sa tête, un seul objectif : « aller dans le sens opposé », quitter la bourgeoisie salzbourgeoise pour apprendre à en découvrir les bas fonds, dans un quartier défavorisé que les biens pensants, qu’il exècre déjà, appellent « la tâche ».

Faire sauter les verrous

Fort d’un vrai travail dramaturgique, rendu possible grâce à sa connaissance très fine de Bernhard, Duparfait amalgame, avec talent, différents fragments de son œuvre. Au-delà de L’Origine et La Cave, il convoque quelques extraits d’Un enfant et d’une de ses allocutions, Le froid augmente avec la clarté, qui a donné son titre au spectacle. Loin de construire un magma informe, le tout fait sens et entre en résonance. Au fil du dialogue que Bernhard noue avec lui-même, il décrypte sa haine de Salzbourg – fil conducteur de l’ensemble de sa littérature – mais aussi de cette intelligentsia autrichienne qu’il voue aux gémonies. Nous sont ainsi confiées quelques clés de compréhension précieuses pour ouvrir les verrous de la pensée torturée et tortueuse du dramaturge.

Si, dans son exécution scénographique, et malgré quelques belles intentions, le spectacle se révèle parfois un peu faible, il est propulsé par la puissance de jeu des comédiens. Outre Claude Duparfait, Thierry Bosc et Annie Mercier qui excellent toujours dans leurs registres respectifs si particuliers – la diction pour le premier, la stature pour le second et la voix pour la troisième -, deux talents sautent aux yeux : Pauline Lorillard et Florent Pochet. Grâce à leur intensité, ils enflamment l’espace scénique jusqu’à conférer un relief nouveau aux mots de Bernhard. Complice, liée par une bienveillance commune, cette jolie troupe parvient, alors, à redonner un peu de chaleur au froid bernhardien, sans trahir, pour autant, l’infinie clarté de sa pensée.

Le froid augmente avec la clarté, librement inspiré de L’Origine et La Cave de Thomas Bernhard, de et par Claude Duparfait au Théâtre de la Colline (Paris) jusqu’au 18 juin. Durée : 2h. ***

« Le Testament de Marie » : Dominique Blanc, mère avant tout

"Le Testament de Marie" / Crédit photo : Ruth Walz.

« Le Testament de Marie » / Crédit photo : Ruth Walz.

A propos du Testament de Marie que Deborah Warner avait d’abord créé en 2013, à Broadway, avec Fiona Shaw dans le rôle-titre, le Los Angeles Times écrivait : « C’est un tour de force dramatique, aussi audacieux que subversif ». Aujourd’hui réinventée, en français, au Théâtre de l’Odéon – en coproduction avec La Comédie-Française -, il est peu de dire que l’adaptation de la pièce de Colm Tóibín n’a rien perdu de son audace, ni de sa subversion, magnifiées par la brillante performance d’une Dominique Blanc qui incarne, bien avant le mythe, une femme forte et une mère simple.

Pourtant, dans l’Histoire, Marie n’est pas n’importe quelle mère. Il s’agit, avant tout, de la mère de Jésus, lui-même décrit comme le fils de Dieu. Sainte Vierge, Vierge Marie, Mère de Dieu… Elle-même fait l’objet d’un culte au sein d’une partie de la chrétienté. Mais, l’auteur irlandais ne cherche pas à dépeindre les contours de cette figure divinisée et s’attache, au contraire, à lui redonner un visage humain. C’est donc du strict point de vue de la mère, confrontée à la mort de son fils, que Colm Tóibín retrace les dernières heures de Jésus de Nazareth, de la résurrection de Lazare aux Noces de Cana, jusqu’à son inévitable crucifixion.

De multiples facettes

De cette translation, Deborah Warner joue d’ailleurs habilement : cernée de cierges – et d’un (vrai) vautour -, campée telle une icône dans sa cage de verre, habillée avec tous les apparats habituels de la Vierge Marie, Dominique Blanc, avant de commencer son récit, est débarrassée de ces atours religieux, isolée d’eux par un écran, pour (re)devenir une simple femme, emplie de chagrin et vivant dans un certain dénuement. Sans jamais s’égarer dans un registre purement blasphématoire – malgré quelques saillies qui pourront heurter les plus religieux -, elle peut alors confier sa propre version de l’histoire, ses sentiments et ressentiments intimes par rapport à la cruauté des hommes, et analyser ces moments, terribles, où elle dit n’avoir pas reconnu son propre fils ou avoir fui, lors de sa crucifixion, pour sauver sa vie.

Dans le bel écrin concocté par Tom Pye, qui évolue subrepticement à mesure que la pièce avance, le jeu de Dominique Blanc, seule en scène, a tout le loisir de s’exprimer. La comédienne confère au personnage de Marie une épaisseur inconnue, prenant tour à tour les traits d’une femme aux reins solides et d’une mère en proie au doute face aux prétendus miracles de son fils et à cette cohorte de « fous » qui le suit et le vénère. Avec une intensité croissante qui atteint son paroxysme dans les ultimes mots de la pièce, Dominique Blanc se fait peu à peu captivante, voire ensorcelante, redonnant à Marie une humanité que tant d’icônes avaient jusqu’ici dissimulée. Renversant.

Le Testament de Marie de Colm Tóibín, mis en scène par Deborah Warner au Théâtre de l’Odéon (Paris), en coproduction avec La Comédie-Française, jusqu’au 3 juin. Durée : 1h20. ****