« Medea » : Simon Stone accorde Médée au présent

"Medea" / Crédit photo : Sanne Peper.

« Medea » / Crédit photo : Sanne Peper.

Sénèque, Corneille, Anouilh… En se réappropriant le mythe de Médée, originellement associé à Euripide, Simon Stone s’inscrit dans la lignée de ces trois grands dramaturges, rien de moins. Déjà, en 2010, le jeune metteur en scène s’était emparé de Thyestes, qu’il s’était plu à radicaliser. Pour la première parisienne, au Théâtre de l’Odéon, de son Medea, créé en 2014 au Toneelgroep d’Amsterdam, Simon Stone frappe encore plus fort en dépoussiérant un drame, dont l’actualité, intense et saisissante, fait alors froid dans le dos.

Dans cette version largement réécrite par le metteur en scène et les comédiens du Toneelgroep qui l’accompagnent – et en partie inspirée du drame de Debora Green qui a tué deux de ses trois enfants en mettant le feu à la maison familiale après avoir tenté d’empoisonner son mari -, Médée et Jason ont cédé leur place à Anna (Marieke Heebink) et Lucas (Aus Greidanus Jr.). La première sort tout juste d’un séjour en clinique où elle a été internée pour éviter la prison. Son crime ? Une tentative d’empoisonnement de son mari, à base de ricine, savamment distillée dans ses repas à chaque fois qu’il revenait d’une entrevue avec sa maîtresse, Clara (Eva Heijnen). Bien décidée à reprendre sa place d’épouse et de mère de famille auprès de ses deux enfants Edgar (Faas Jonkers) et Gijs (Poema Kitseroo), Anna se heurte bientôt à une cruelle réalité : sa concurrente l’a remplacée, évincée, presque effacée. Fragile, abrutie par l’alcool et les médicaments, elle se désagrège alors peu à peu, jusqu’à céder à ses démons intérieurs.

Des vicissitudes mises à nu

Pour scruter au plus près cette déliquescence psychologique, et donner au spectateur une longueur d’avance, Simon Stone choisit d’intégrer une caméra à son dispositif scénique. Outre les superbes images qu’elle crée, elle agit comme un œil de Moscou, capable de capturer les moindres expressions des personnages, sans que les autres ne puissent forcément les voir. Dès lors, l’effondrement se vit, s’anticipe, s’appréhende, faisant monter une tension crescendo dans la crainte du drame qui s’annonce. Au-delà de cet examen quasi clinique, c’est bien tout l’espace scénographique, simplement immaculé, qui fait office de bloc chirurgical, où les cerveaux et les cœurs sont disséqués, et leurs vicissitudes mises à nu.

Mais rien – ou peu de choses – ne fonctionnerait sans l’implication totale des comédiens du Toneelgroep. Habitués à la direction d’Ivo van Hove, ils s’impliquent à corps perdu dans des rôles qui, s’ils n’étaient pas exécutés au millimètre, pourraient sombrer dans le pathos. De Marieke Heebink en femme naufragée à Aus Greidanus Jr. en mari désemparé, chacun se fond au contraire dans un drame qui, aussi antique soit-il, n’en reste pas moins glaçant. Glaçant parce qu’il explique les ressorts d’un crime impensable, l’infanticide. Terrifiant parce qu’il exécute des innocents, victimes collatérales d’une vengeance passionnelle. Inquiétant car cette mécanique de la folie comporte des rouages qui n’apparaissent pas si éloignés de ceux qui prétendent pourtant gouverner un esprit sain dans un corps sain.

Medea, d’après Euripide, de et par Simon Stone au Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 11 juin. Durée : 1h20. *****

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