Satoshi Miyagi apaise la tragédie d’Antigone

« Antigone » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Dans un monde d’affrontements – religieux et culturels -, avec une France encore et toujours sous État d’urgence à cause de la menace terroriste, le théâtre peut servir de caisse de résonances pour amplifier, et ainsi tenter de comprendre, les maux à l’œuvre. Mais, plutôt que de participer à ce bruit ambiant, aux relents mortifères, Satoshi Miyagi choisit d’en prendre le contrepied et joue, à travers son Antigone, une partition de la réconciliation pour ouvrir en subtile fanfare ce 71e Festival d’Avignon. Dès les toutes premières minutes, le metteur en scène donne le ton : alors que la Cour d’honneur du Palais des Papes est plongée dans son univers japonisant, il rompt ce début d’illusion théâtrale en diffusant quelques notes de Messe pour le temps présent de Pierre Henry, décédé le jour-même. Un bref clin d’œil comme pour souligner qu’il existe un pont entre l’Orient et l’Occident, que l’hommage rendu aux morts, clef de voûte d’Antigone, peut bel et bien servir de ciment.

Pourtant, dans l’acception qui en est traditionnellement proposée, la pièce de Sophocle est loin, bien loin, de proposer une vision apaisée des relations politiques et sociales. Alors que les deux frères d’Antigone, Etéocle et Polynice, viennent de s’entretuer, Créon décide d’infliger un traitement différencié à leurs deux corps : si les hommages funéraires seront bien rendus au premier, le second, considéré comme un traitre par le maître de Thèbes, n’y aura pas droit. Devant ce qu’elle perçoit comme une injustice, qui empêcherait son frère de trouver la paix éternelle, Antigone brave l’interdiction édictée par son oncle, au risque d’y laisser sa propre vie.

Infinie délicatesse

Au lieu d’accroître les ressorts tragiques de ce substrat hautement conflictuel, Satoshi Miyagi cherche, au contraire, à les apaiser. S’inspirant directement des préceptes du théâtre nô, il s’attache moins au déroulé du drame, savamment édulcoré, qu’à l’atmosphère qui l’entoure. Sans, pour autant, sacrifier le texte originel – dont certains passages résonnent avec une clarté nouvelle -, il déploie une savante et sublime esthétique qui, bien qu’un brin répétitive, exploite tout le potentiel d’une Cour d’honneur partiellement inondée. Là, un jeu d’ombres et de lumières se met en place et les expressions des visages des comédiens, habituellement scrutées, cèdent leur importance aux ombres portées sur le mur du Palais des Papes, comme pour dire la dualité de ces personnages qui dépassent le manichéisme dans lequel ils sont traditionnellement enfermés.

Mais la proposition de Miyagi ne se résume pas à un « show » strictement contemplatif. En découplant le jeu des voix – chaque personnage étant incarné par deux comédiens différents -, le metteur en scène japonais transfère l’énergie scénique des gestes aux paroles : les intonations sont alors aussi profondes et intenses que les déplacements sont lents et millimétrés. Portés par les éclats musicaux d’Hiroko Tanakawa, les comédiens jouent avec une énergie et une finesse qui confèrent à la pièce de Sophocle une infinie délicatesse. Loin du marasme dramatique à l’occidentale, les âmes des morts n’ont alors plus qu’à se laisser porter par l’Achéron, à l’image de ces toutes petites bougies flottant sur la scène. La fin tragique et triste d’Antigone laissant ainsi sa place à « une fête pour apaiser les esprits ». Salvateur.

Antigone de Sophocle, mis en scène par Satoshi Miyagi dans la Cour d’honneur du Palais des Papes (Avignon) jusqu’au 12 juillet. Durée : 1h45. ****

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