« Sopro », le souffle de vie théâtrale de Tiago Rodrigues

« Sopro » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.


Pour la souffleuse Cristina Vidal, la révolution proposée par Tiago Rodrigues est quasi copernicienne. Habituée aux coulisses du Teatro Nacional Dona Maria II de Lisbonne où elle officie depuis le 14 février 1978, celle qui, dans l’ombre, comble les trous de mémoire des comédiens en leur susurrant leurs tirades oubliées au creux de l’oreille, est, à l’occasion de Sopro, propulsée à l’avant-scène du Cloître des Carmes, à l’endroit même où, de son propre aveu, elle n’a jamais voulu être. Peu coutumière des lumières, comme en témoigne, souligne-t-elle, la blancheur de sa peau, tenante de cette « discrétion du souffleur » qui, toujours, doit trancher avec « l’indiscrétion des acteurs », elle voit aujourd’hui son métier – comme tant d’autres – cruellement menacé, et fait presque office de vestige d’un temps théâtral qui semble révolu. Mais ce serait oublier, nous dit Tiago Rodrigues, que le souffleur est le « centre névralgique, nerveux, émotionnel, et presque moral d’un bâtiment théâtral », qu’il fait partie de ces contreforts qui le maintiennent en vie et qu’il est donc grand temps de le célébrer.

Pour ce faire, c’est Cristina Vidal elle-même qui va prendre la main. Toujours en retrait, texte en main, elle joue son rôle de ventriloque qui, à travers les voix et les corps des comédiens – Isabel Abreu, Béatrice Brás, Sofia Dias, Vitor Roriz et João Pedro Vaz -, conte son histoire, celle du spectacle et des coulisses du Teatro Nacional Dona Maria II, où elle a soufflé, assure-t-elle, pas moins de 18 minutes et 23 secondes de répliques au cours de sa carrière. Bientôt, les échanges avec son ancienne directrice et son actuel directeur (Tiago Rodrigues) se mêlent aux extraits de L’Avare, des Trois Sœurs, d’Antigone ou de Bérénice où, sans que le public le sache, elle a joué un rôle crucial.

Protectrice et confidente

Loin d’être une simple biographie professionnelle – où les éléments fictionnels s’immiscent d’ailleurs dans les instants réellement vécus -, Sopro est avant tout une ode à la poétique théatrale, à cette magie qui, pour fonctionner, doit agir en sous-main. En levant le voile sur les coulisses, Tiago Rodrigues dévoile les inspirations et expirations théâtrales, celles qui font que chaque soir, sans que nous en ayons conscience, l’illusion opère, à l’instar de cette respiration qui nous maintient en vie. Même dans ce bâtiment théâtral en ruines, tout se passe comme si le théâtre pouvait, lui, continuer à vivre, à perdurer, à s’élancer car, pour faire théâtre, il suffit d’un texte, d’une scène et de quelques comédiens.

Outre les magnifiques lumières de Thomas Walgrave, qui guident le spectateur dans les méandres des souvenirs de Cristina Vidal, les acteurs choisis par Tiago Rodrigues endossent leur rôle de « marionnette » avec une émotion palpable. Déjà aperçus dans Antoine et Cléopâtre, Sofia Dias et Vitor Roriz irriguent, tout comme Béatrice Brás, la scène de leur jolie et forte présence, acceptant, de bon gré, d’être manipulés, sans pour autant se départir de leur rôle de pare-feu vis-à-vis des spectateurs. On ne sait plus trop, alors, qui épaule qui dans ce duo acteur-souffleuse. La seconde étant assurément l’ange gardien du premier. Une protectrice et confidente dont les murmures peuvent, parfois, porter bien au-delà de cette scène où son influence, et son importance, sont loin de se cantonner. Comme si la vie pouvait, elle aussi, être soufflée…

Sopro de et par Tiago Rodrigues au Cloître des Carmes (Avignon) jusqu’au 16 juillet, puis le 13 mars 2018 au Parvis (Ibos), en avril au Festival Terres de Paroles Seine-Maritime, du 19 au 22 juin au TNT (Toulouse), et, pour la saison 2018-2019, au Théâtre de la Bastille (Paris) et à La Criée (Marseille). Durée : 1h45. *****

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s