« Die Kabale… » : l’ultime fronde de Frank Castorf

« Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière » / Crédit photo : Thomas Aurin.

C’est la réponse du berger à la bergère. Mis à la porte de la Volksbühne par le Sénat de Berlin après 25 ans d’une direction pour le moins audacieuse, Frank Castorf a tenu à réagir de la plus belle des manières à ce qu’il a vécu, visiblement, comme une blessure. Détonnant, riche et un brin foutraque, Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière, qu’il reprend à l’occasion du 71e Festival d’Avignon, est un plaidoyer pour le théâtre libre, à l’image de celui qu’il a pratiqué – souvent avec succès – ces dernières années et dont il ne compte apparemment pas se départir. Comme un ultime pied de nez à ce pouvoir politique qui a cru bon de le défaire, sans ménagement.

Pour ausculter les relations, parfois ambiguës, entre l’artiste et le pouvoir, le metteur en scène allemand s’appuie sur La Cabale des dévots et Le Roman de monsieur de Molière du dramaturge russe Mikhaïl Boulgakov. En retraçant la vie de Jean-Baptiste Poquelin (Alexandre Scheer), il s’attache surtout à analyser ses rapports complexes avec un Louis XIV (Georg Friedrich) qui agit, à la fois, comme mécène et censeur. Mécène car Molière, gratifié de son soutien, lui doit une large partie de sa renommée ; censeur quand il lui demande, piqué au vif par la visite d’un ambassadeur ottoman trop peu révérencieux à son goût, d’écrire une scène ridiculisant les Turcs dans Le Bourgeois gentilhomme, ou quand, sous l’influence de l’Eglise – et plus particulièrement de la Compagnie du Saint-Sacrement – en plein combat contre le jansénisme, il fait interdire toute représentation de Tartuffe. Une situation analogue à celle de Boulgakov qui a, lui même, entretenu une relation épistolaire avec Staline, sans jamais cesser de se faire chahuter par le pouvoir communiste.

Savante folie

Comme à son habitude, Frank Castorf opte pour un patchwork textuel qui va bien au-delà des simples écrits de Boulgakov. Outre les dialogues nés pendant les répétitions, il y adjoint des fragments du Phèdre de Racine, du Cid de Corneille, de différentes pièces de Molière, mais aussi, plus étonnament, du script du film de Rainer Werner Fassbinder, Prenez garde à la sainte putain. Le tout concourant à alimenter une atmosphère de conflits qui résonnent à tous les étages : avec le pouvoir qui tente de cannibaliser les artistes, entre les dramaturges eux-mêmes qui se taillent des croupières – citons, notamment, la lutte, historique et épique, entre les tenants de la tragédie et les partisans de la comédie -, entre les acteurs, enfin, qui, personnellement et professionnellement, se mènent une lutte sans merci – ici entre l’Illustre Théâtre de Molière et la compagnie de l’Hôtel de Bourgogne – avec son lot de trahisons et d’hyprocrisies.

Pour éviter tout écueil lénifiant et moralisateur, Castorf instille – et nous n’en attendions pas moins de lui – une bonne dose de savante folie dans son appréhension scénique. Majestueux, le décor signé Aleksander Denic n’en est pas moins volubile. Tournoyant au cœur de l’immense plateau offert par le Parc des expositions d’Avignon, il multiplie les clins d’œil au théâtre d’antan mais aussi aux puissances de l’argent bien actuelles – la chambre du roi, son imprimé Louis Vuitton et sa médaille Versace sont un modèle du genre. Surtout, ses comédiens, habilement dirigés, jouent avec la puissance, l’énergie et la joie qu’on leur connaît, d’Alexander Scheer en Molière sous acide à Georg Friedrich en Louis XIV ambivalent et flegmatique, en passant par Jeanne Balibar, sublime Madeleine Béjart en talons hauts et petite tenue toute en strass. Presque intégralement filmé en direct, le spectacle ne perd pourtant aucune miette de sa théâtralité, qui s’en trouve parfois sublimée. Car c’est bien là tout l’objet de Castorf : célébrer le théâtre. Mais un théâtre libre, éclectique et effronté.

Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière (Le Roman de monsieur de Molière d’après Mikhaïl Boulgakov) de et par Frank Castorf au Parc des expositions d’Avignon jusqu’au 13 juillet. Durée : 5h30 (entracte compris). ****

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