Cassiers, arbitre de la lutte entre le Sec et l’Humide

Le Sec et l'Humide / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Le Sec et l’Humide / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

À L’Autre Scène du Grand Avignon, tout commence comme une simple conférence. Debout derrière un pupitre, un écran derrière lui, un historien (Filip Jordens) se propose d’étudier La Campagne de Russie du Waffen-SS et chef de file de la Légion Wallonie, Léon Degrelle. Bien davantage que la véracité historique, forcément douteuse, de ces mémoires propagandistes, l’homme veut en révéler la motivation profonde, cette tentative de réhabilitation du Moi fasciste échafaudée par l’homme politique belge à la suite de la défaite de l’Allemagne nazie. Mais, bientôt, la mécanique scientifique s’enraye. Sous les coups de boutoir du langage fascisant utilisé par Degrelle, le discours savant se dissout, jusqu’à se laisser complètement envahir.

Dans la foulée des Bienveillantes, Guy Cassiers poursuit son exploration de la fabrique du mal en s’appuyant, une nouvelle fois, sur le travail de Jonathan Littell. Après sa plongée dans les rouages de la machine de guerre nazie, le metteur en scène belge, dans les pas de l’auteur franco-américain, cherche à en disséquer un des ressorts premiers, la langue. Véritable arme de persuasion massive, elle requiert un travail d’orfèvre pour se laisser décoder et en saisir les leviers qui ont permis de convertir les masses.

Monstre froid

Dans un premier temps aussi complexe et aride que peut l’être une conférence, la démarche de Cassiers trouve son relief grâce à l’étonnant travail fourni par l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam). À partir de la technologie expérimentale du voice follower, les voix de l’historien et de Léon Degrelle (Johan Leyssen) se confondent très progressivement jusqu’à ne former plus qu’une. Alors que le recul historique lui confère un avantage non négligeable pour lui résister, le procédé permet au spectateur d’éprouver toute la puissance du langage fasciste, de l’entendre résonner pour en comprendre le pouvoir de fascination premier.

Pour accentuer cette immersion, Cassiers joue également avec la confusion visuelle opérée entre les visages de Degrelle et de l’historien, filmé en direct. Si l’expérience est troublante, séduisante intellectuellement et rondement menée, elle n’en laisse pas moins un certain goût d’inachevé. Difficile, en effet, avec autant de froideur, d’être totalement saisi, emporté par le frisson terrifiant d’un discours aux multiples tiroirs, « bercé » par la machiavélique voix du monstre Degrelle. Pour être complètement fascinant, il a sans doute manqué au Sec et l’Humide un petit supplément d’âme. Mais peut-elle encore exister avec un tel sujet ?

Le Sec et l’Humide de Jonathan Littell, mis en scène par Guy Cassiers à L’Autre Scène du Grand Avignon (Védène) jusqu’au 12 juillet, puis le 27 novembre au Parvis (Ibos). Durée : 50 minutes. ***

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