De Paris à Saigon, le voyage ultra-sensible de Caroline Guiela Nguyen

« Saigon » / Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Et, subitement, comme un seul homme, le public s’est levé. Touchés au cœur, émus parfois aux larmes, les spectateurs avignonnais semblaient vouloir rendre, à leur manière, toute l’émotion que Caroline Guiela Nguyen et ses comédiens venaient, avec Saigon, de leur procurer. Voyage ultra-sensible entre les capitales française et vietnamienne, la pièce de la jeune metteuse en scène, que l’on avait pu découvrir avec Le Chagrin, ne fait pas pour autant partie de ces œuvres uniquement mélodramatiques et tire-larmes. Car, derrière le vernis émotionnel, se cache une réalité beaucoup plus substantielle, celle de ces Vietnamiens qui, à cause des conséquences du colonialisme français, ont quitté, le cœur lourd, leur pays au milieu des années 1950 pour s’installer en France et devenir ainsi des « Viet Kieu ».

Si la pièce multiplie les allers-retours spatio-temporels entre Paris et Saigon (l’actuelle Hô-Chi-Minh-Ville), entre les années 1956 et 1996, elle garde toujours le même univers : ce restaurant vietnamien, un peu gauche mais très attachant. Là se croise une kyrielle de personnages qui ont tous un lien plus ou moins étroit avec le Viêtnam. Il y a, notamment, la tenancière et cuisinière rebaptisée Marie-Antoinette qui a perdu son fils de vue, Édouard et Linh, les parents d’Antoine, qui se sont rencontrés à une époque où le Viêtnam s’appelait encore l’Indochine, Mai et Hao, deux jeunes amoureux, dont la relation a subi un coup d’arrêt lors de l’exil forcé du second… Tous ont dans leurs bagages leur lot de secrets et de blessures que la « dignité » toute vietnamienne oblige à garder pour soi. Mais les souvenirs vont remonter à la surface suite au malaise amnésique de Linh.

Soulever le boisseau

Dans un très beau décor signé Alice Duchange, sublimé par les habiles lumières de Jérémie Papin, Caroline Guiela Nguyen a fait le choix de la mixité pour composer son équipe de comédiens : quatre acteurs français (Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Pierric Plathier), trois « Viet Kieu » (My Chau Nguyen thi, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia) et quatre jeunes vietnamiens (Hoàng Son Lê, Thi Truc Ly Huynh, Thi Thanh Thu To et Phu Hau Nguyen). Tous remarquables, ils incarnent à eux seuls, et par leur pluralité, ce qui se noue dans Saigon, ce déchirement intime qui écartèle les exilés, ce désir de s’intégrer sans perdre ses racines, ce mélange culturel souhaité mais qui, parfois, tourne à l’affrontement intérieur.

La metteuse en scène parvient également à extraire du boisseau, où elle était volontairement enterrée à l’instar de celle des harkis d’Algérie, l’histoire de ces hommes et ces femmes qui, marqués par la France coloniale, ont dû ou voulu quitter leur pays d’origine. Négligés par leur patrie d’accueil qui leur doit pourtant beaucoup, ils sont contraints de naviguer entre deux-eaux, à la recherche d’une identité devenue nécessairement duale. Alors, fortes de toutes ces dimensions, et malgré les quelques faiblesses textuelles qu’elles contiennent, ces histoires racontées « avec beaucoup de larmes » comme au Vietnam nous en ont, il faut bien l’avouer, tiré quelques-unes.

Saigon de et par Caroline Guiela Nguyen au Gymnase du Lycée Aubanel jusqu’au 14 juillet, puis du 7 au 11 novembre à la MC2 de Grenoble, les 6 et 7 décembre à la Comédie de Reims, du 12 janvier au 10 février 2018 au Théâtre de l’Odéon (Paris), du 21 au 23 février au CDN de Rouen, du 6 au 9 mars au CDN de Dijon, les 13 et 14 mars à La Comédie de Valence, du 4 au 7 avril au Théâtre de la Croix-Rousse (Lyon), les 25 et 26 avril au CDN de Besançon, du 15 au 18 mai au TNB (Rennes), et du 29 mai au 2 juin au Théâtre Olympia (Tours). Durée : 3h15 (entracte compris). *****

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