« Sound of music », le naufrage musical de Yan Duyvendak

"Sound of music" / Crédit photo : Sébastien Monachon.

« Sound of music » / Crédit photo : Sébastien Monachon.

Sur le papier, on nous promettait le grand soir. Une comédie musicale sur la crise actuelle et à venir, digne du Broadway des années 1930 qui avait fait de la crise de 1929 un terreau fertile pour de nombreuses pièces qui ont depuis fait date. Finalement, bien loin de s’inscrire dans les pas de ses glorieuses aînées, Sound of Music, orchestrée par Yan Duyvendak au Théâtre Nanterre-Amandiers, est plus proche du spectacle de fin d’année que d’un véritable show à l’américaine, invitant à rire – nerveusement – plutôt qu’à réfléchir.

Pourtant, dans le livret signé Christophe Fiat, tout y passe : la crise climatique à venir – une danseuse alerte le public, en aparté, sur cette vie qui va « brûler » d’ici 2100 selon l’ONU, et disparaître d’ici 2040 à cause des famines, selon la FAO -, les jeunes qui se suicident, les patrons qui oppressent leurs employés, les riches qui pourront se sauver alors que les pauvres mourront… Bref, si le constat est somme toute assez juste, il en faut bien plus, aujourd’hui, pour éveiller les consciences. Le propos est trop fouillis et trop peu « grinçant », selon les propres mots de Yan Duyvendak, pour être efficace, et le parti-pris du décalage ne fonctionne pas. Car, cette situation alarmiste est décrite avec des sourires Colgate, des paillettes et des paroles qui, au lieu de nous alerter, nous atterrent tant elles dégoulinent de niaiserie.

Naufrage artistique

Mais, tout cela serait encore acceptable si, sur le plan artistique, le spectacle tenait la route. Malheureusement, il n’en est rien. La scénographie faussement disco est ringarde, la musique agaçante, répétitive et inopérante, la création chorégraphique d’Olivier Dubois plus que légère… Si bien que la trentaine de danseurs, dont une dizaine de chanteurs, présents sur scène tentent de surnager dans ce grand fatras. Si certains parviennent à tirer, bon an, mal an, leur épingle du jeu, d’autres ne sont clairement pas au niveau, en chant comme en danse. Et que dire de ces passages où toute la troupe est réunie et où, alors qu’ils devraient danser à l’unisson, un gros tiers des danseurs ne suivent pas le rythme et affichent un retard flagrant sur le tempo.

L’ensemble attriste donc plus qu’il ne fascine. D’aucuns diront que ce spectacle est à prendre au second degré, qu’il s’agissait d’une douce ironie. Mais, Yan Duyvendak lui-même les contredira en assurant que pour lui « l’ironie a toujours été une chose à éviter », se réclamant plutôt de Brecht et de sa distanciation. Sound of music serait même, selon lui, « la pièce la plus brechtienne » qu’il n’ait jamais faite. Espérons que le dramaturge et metteur en scène allemand ne l’entende pas… Il risquerait de se retourner dans sa tombe.

Sound of music, conçu par Yan Duyvendak, au Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 9 octobre. Durée : 1h. °

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Le « Gala » de Jérôme Bel fait danser la société française

« Gala » / Crédit photo : Véronique Ellena.

Un danseur sommeillerait-il en chacun de nous ? C’est, en tout cas, la thèse de Jérôme Bel qui, dans Gala au Théâtre Nanterre-Amandiers, mélange amateurs et professionnels pour construire un ensemble qui a tous les codes du spectacle de fin d’année, celui que l’on impose aux élèves à l’approche des vacances d’été. Sauf que, dans ce cas, le chorégraphe ne se limite pas aux seuls enfants mais mêle des individus de tout âge, de toute couleur de peau, valides et non valide… En fait, c’est toute la société française qui danse ici, à l’unisson.

Pour poursuivre son travail d’archivage des pratiques chorégraphiques, Jérôme Bel découpe son spectacle en plusieurs séquences consacrées chacune à un fragment de la danse, du ballet à la pop en passant par la danse de salon. À chaque fois, chaque danseur y va de son pas, plus ou moins adroit, plus ou moins contrôlé. Si, au départ, on y prête attention en cherchant les pros cachés parmi les amateurs, rapidement, tout cela se dissipe. On se prend alors d’affection pour ces danseurs qui ne forment plus qu’une seule et belle troupe. Chacun devient le « spécialiste », l’unique dépositaire, d’une façon bien particulière de danser. Une marque de fabrique que ceux qui le suivent ont parfois toutes les difficultés du monde à s’approprier.

Simplement et brillamment humain

Courageux, les danseurs amateurs ont joué le jeu, jusqu’à enfiler des costumes moulants et pailletés. Mais, jamais, personne ne perd de sa grâce. Au contraire, le public troque progressivement les rires parfois moqueurs du début pour des sourires attendris. Jérôme Bel a bien compris qu’en cette période où chacun tend à se recroqueviller sur lui-même, il était primordial de faire exploser toutes les barrières entre les professionnels et les amateurs, entre le public et les danseurs, de recréer du vivre ensemble, sur scène et dans la salle. Gala est un vrai moment de partage comme on n’en fait plus. Sur le plateau, d’ailleurs, quand un danseur est en difficulté, un autre vient l’aider, comme si la danse avait permis de recréer cette solidarité en voie de disparition.

Le chorégraphe, qui a laissé le soin à ses danseurs de choisir une partie de leurs numéros, porte un regard bienvaillant sur eux. Jamais condescendant, il respecte leurs pas et prouve que chacun peut danser, même s’il ne le fait pas dans les règles de l’art. « Lorsque ça fait flancher le système, c’est que l’on touche à quelque chose d’intéressant », dit Jérôme Bel. Si l’académisme chorégraphique est bousculé, le lien social, lui, en sort renforcé. Le chorégraphe prouve que la danse et, dans le cas présent, le sentiment jubilatoire qu’elle dégage, peuvent contribuer à le réparer. Un spectacle fort, drôle et humain, simplement et brillamment humain.

Gala, conçu par Jérôme Bel, au Théâtre Nanterre-Amandiers, dans le cadre du Festival d’automne à Paris, jusqu’au 20 septembre, puis à La Commune (Aubervilliers) du 1er au 3 octobre, à L’Apostrophe (Pontoise) le 13 octobre, au Théâtre de la Ville (Paris) du 30 novembre au 2 décembre et au Théâtre Louis Aragon (Tremblay-en-France) le 5 décembre. Durée : 1h30. *****

Singspiele, ou l’art de se moquer du spectateur

"Singspiele" / Crédit photo : B. Lebreton.

« Singspiele » / Crédit photo : B. Lebreton.

Certes, derrière Singspiele, il y a une idée. Une bonne idée même. Se muer dans la peau de personnages connus ou moins connus à l’aide d’un « masque » duquel des feuilles de papier volantes se détachent, les unes à la suite des autres, au gré des visages qui apparaissent et des vêtements que le comédien enfile une heure durant. Oui, mais voilà, Maguy Marin a cru qu’avec une seule (bonne) idée, elle pouvait faire un spectacle. Or, et son expérience le lui a déjà enseigné, ce n’est pas le cas.

Passées les dix premières minutes, tout devient poussif. Si le public réagit timidement en début de représentation, la flamme s’éteint progressivement. C’est alors que la tête de ma voisine est attirée naturellement par la gravité, que celle de mon voisin est défigurée par des bâillements à s’en décrocher la mâchoire. Certains s’accrochent, tentent de comprendre en lisant et relisant le fascicule d’intention distribué à l’entrée de la salle mais rien n’y fait, la réalité est brutale : il n’y aura rien de plus que cet effeuillage vestimentaire et facial pendant soixante (longues) minutes.

« Pas la culture pour comprendre »

Au théâtre, comme en danse, un bon spectacle nécessite une progression, de l’émotion. Là, rien de tout cela. Les personnages sont toujours suggérés, jamais incarnés. Tout juste peut-on sauver David Mambouch
 qui, et cela n’a rien d’évident, s’habille et se déshabille sans jamais rien voir, son regard entravé par ce fameux masque.

Quand, au sortir d’une représentation, une spectatrice s’exclame qu’elle n’a pas « la culture pour comprendre », tout est raté. Maguy Marin ne semble plus créer que pour son club d’aficionados qui s’affine au fil des années. Créer pour ceux qui y verront toujours du génie. Maguy Marin a oublié que le théâtre et la danse doivent s’adresser à tous et pas seulement à une bande d’happy few qui, quoi qu’elle fasse, éructeront des « bravos » en fin de représentation.

Singspiele, conçu par Maguy Marin, au Théâtre de la Cité internationale (Paris) jusqu’au 7 juin. Durée : 1h. °

La cavalerie christique de Bartabas

"Golgota" / Crédit Photo : Nabil Boutros.

« Golgota » / Crédit Photo : Nabil Boutros.

Le silence est donc le meilleur allié de Bartabas. Silence dans lequel peut se déployer toute la poésie et la magie qui se dégagent de cette danse christique entre l’homme et le cheval que nous propose Golgota. Deux êtres – parfois davantage – qui se jaugent, qui se toisent, mais aussi qui se rencontrent, sans jamais, toutefois, entrer en véritable interaction physique. A chaque fois que l’animal arrive sur la scène du Théâtre du Rond-Point recouverte de terre noire pour l’occasion, il apporte avec lui toute sa grâce et toute sa beauté, à côté duquel les hommes présents, et notamment Andrés Marín, ne peuvent que difficilement rivaliser.

Ici, l’homme n’est pas le maître. Il n’est qu’un simple accessoire d’un cheval majestueux qui, à la toute fin du spectacle, se passe même du cavalier pour jouer la comédie, seul, dans un intriguant face à face pendant lequel tout parait possible. A mesure que l’homme s’affaiblit, le cheval, lui, prend toute son autonomie. Asservi en début de représentation, il parvient à devenir l’égal artistique de l’homme – en dansant à ses côtés – puis à en prendre le dessus, jusqu’à s’en passer complètement.

Bien-être, quiétude et sérénité

Entre ces moments équestres magiques, les séquences avec les seuls hommes paraissent bien plus faibles. Comme si, lorsque l’animal quittait la scène, le spectacle perdait alors un peu de son âme, malgré la maîtrise technique sans faille d’Andrés Marín, notamment lors d’un solo de flamenco qui, s’il peut paraître long, n’en est pas moins beau. Sans oublier, non plus, les chants grégoriens de Tomás Luis de Victoria qui, s’ils peuvent devenir lassants, n’en sont pas moins techniquement sublimés par la voix contre-ténor de Christophe Baska.

Une représentation de laquelle le spectateur ressort avec un profond sentiment de bien-être, de quiétude, voire de sérénité. Comme si le cheval avait réussi à apaiser la douleur d’un Christ qui se détruit – autant qu’il se magnifie – dans son dernier pèlerinage.

Golgota de Bartabas, chorégraphié et interprété avec Andrés Marín, jusqu’au 11 mai à 20h30 au Théâtre du Rond-Point (Paris). Durée : 1h15. ***