« Nachlass » : les bouleversantes antichambres de la mort de Rimini Protokoll

"Nachlass" / Crédit photo : Samuel Rubio.

« Nachlass » / Crédit photo : Samuel Rubio.

Dans la galaxie théâtrale, Rimini Protokoll occupe une place fort singulière. A mi-chemin entre la performance participative et le théâtre documentaire, le collectif berlinois crée des installations où le spectateur, en totale immersion, doit interagir plus ou moins activement avec l’univers qu’il découvre. Cette fois, au Théâtre de Vidy, Stefan Kaegi et Dominic Huber s’intéressent au Nachlass, à cet ensemble de biens matériels et immatériels laissés par un défunt, à ces archives de vie léguées en héritage.

Invités à pénétrer dans une salle d’attente aux allures futuristes, les spectateurs se retrouvent face à huit portes. A côté de chacune, figure le nom d’une personne ; au-dessus, des comptes à rebours : blancs lorsque la pièce est libre, rouges lorsqu’elle est occupée. Dans l’ordre qui leur sied, ils vont, au gré de leur déambulation, faire la rencontre de Jeanne, Annemarie et Gunther, Alexandre, Gabriele, Richard, Nadine, Michael, et Celal. Aucun n’est physiquement présent, tous ont un rapport plus ou moins lointain avec la mort, certains, malades ou non, ont même décidé de la précipiter en ayant recours au suicide assisté, autorisé en Suisse. Dans ces pièces sans personnes, comme autant d’antichambres de la mort, ils donnent à voir, à toucher, à entendre leurs Nachlass, précipités de vies qui nous plongent dans leurs univers.

A l’heure du crépuscule

Voyeur, anecdotique, morbide, déprimant, penseront certains. Bien au contraire, la proposition de Rimini Protokoll, qui ne sombre à aucun moment dans l’apologie de l’euthanasie, s’érige en faux par rapport à ces préjugés primaires. D’abord, parce que ces pièces, qui n’ont rien de chambres mortuaires, sont pleines de vie. Parfois touchants, souvent bouleversants, les récits entrent en résonance unique avec le vécu et les obsessions de ceux qui les écoutent. Par ce procédé réflexif, ils deviennent universels et tout un chacun en vient à s’interroger sur son propre héritage, celui qu’il lèguera à l’heure du crépuscule. Sera-ce cette lutte contre l’idéologie, comme Annemarie et Gunther, ce goût pour la pêche à la mouche, comme Alexandre, cette bataille pour le développement de l’Afrique, comme Gabriele, ou plutôt ces photos de famille et ces petits réveils confectionnés par Jeanne durant toute sa vie ?

Il faut ainsi saluer l’immense travail fourni par Stefan Kaegi et Dominic Huber pour collecter et restituer l’ensemble de ces témoignages dans toute leur diversité. Loin d’être des sauts de puce de salle en salle, ces visites, soutenues par une scénographie au cordeau parfois subjuguante, sont autant de voyages dans l’intime. Paradoxalement, alors qu’on ne passe que huit minutes en leur compagnie, l’attachement à ces personnes est toujours immédiat, sans que l’on comprenne vraiment pourquoi. Difficile alors de s’extraire, a posteriori, de cet environnement et, dans le flot théâtral pourtant intense, il sera impossible, à l’avenir, d’oublier totalement Jeanne, Annemarie et Gunther, Alexandre, Gabriele, Richard, Nadine, Michael, et Celal qui, un samedi d’avril, nous ont ouvert leurs âmes.

Nachlass – Pièces sans personnes de et par Rimini Protokoll au Théâtre de Vidy (Lausanne) jusqu’au 2 avril, puis du 20 au 27 mai au Festival Théâtre en Mai (Dijon) et du 1er au 11 juin au Maillon (Strasbourg). Durée approximative : 1h30. ****

« Democracy in America » : un Castellucci pas tout à fait au point

"Democracy in America" / Crédit photo : Guido Mencari.

« Democracy in America » / Crédit photo : Guido Mencari.

Avouons-le d’emblée : pour affermir notre position, il nous faudra sans doute revoir Democracy in America, le nouveau spectacle de Romeo Castellucci, dès son arrivée en région parisienne, et plus précisément à la MC93 de Bobigny dans le cadre du Festival d’automne à Paris. Car, fait hautement inhabituel pour le metteur en scène italien, la version qu’il en a proposée au Théâtre de Vidy ne semblait pas franchement au point. D’une durée annoncée de 2h20 avec entracte, le spectacle, pourtant présenté une première fois au deSingel d’Anvers, ne fait, à l’arrivée, qu’1h40. Tout se passant comme si des coupes avaient été faites à la dernière minute, rendant l’ensemble notoirement vert et la trame rapidement évacuée dans sa phase finale.

Pour autant, le propos développé par le dramaturge n’est pas dénué d’intérêt et nous plonge dans cette Amérique pré-politique, celle des colons, où une démocratie est, sans le savoir, en train de naître. Là, vit, ou plutôt survit, un couple de paysans. A la tête d’une famille que l’on devine nombreuse, cet homme (Olivia Corsini) et cette femme (Giulia Perelli) sont plongés dans une immense pauvreté, accablés devant l’infinie maigreur de leur récolte, malgré leur dur labeur. Face au destin funeste qui leur est promis, la femme décide d’échanger l’un de ses enfants contre de la nourriture. Un geste qu’elle regrette immédiatement et qui la plonge dans une situation de grande défiance face à un Dieu dont elle se sent ignorée, malgré sa dévotion totale.

Une esthétique sans maestria

A travers cette parabole, Castellucci cherche à toucher du doigt cette période mythique, sorte de no man’s land historique, où les hommes, abandonnés par Dieu mais corsetés par une tradition religieuse qui les étouffe, n’ont pas encore réussi à se constituer en une société terrestre qui répondrait à leurs besoins. A cette déréliction qui l’obsède au gré de ses différents spectacles, le metteur en scène italien ajoute une autre de ses marottes : un questionnement sur le langage, et plus précisément sur son inefficience. Pas encore capables de se comprendre entre eux – et notamment entre les colons et les Indiens -, les hommes ne savent plus comment attirer l’attention d’un Dieu qui, malgré leurs appels, répond aux abonnés absents. Touchante, la problématique n’en parait pas moins profonde et les deux actrices principales, Olivia Corsini et Giulia Perelli, se donnent corps et âme pour y inclure de la chair, malgré leurs envolées qui manquent parfois d’un peu de maîtrise.

Mais le bât blesse quand on se penche sur l’esthétique proposée par Castellucci. Grand maître, s’il en est, des images sublimes, créateur hors-pair de tableaux d’une rare beauté, le metteur en scène et scénographe frappe cette fois-ci, à une ou deux exceptions près, singulièrement à côté. Animé par quelques bonnes intuitions, il ne parvient curieusement pas à les concrétiser avec la maestria qu’on lui connait. Parfois longuets, souvent brouillons, ses tableaux ne font pas mouche comme ils le devraient, et certains particulièrement laids et dénués de sens explicite, suscitent même nos plus grandes interrogations. Interrogations que nous espérons lever d’ici quelques mois, dès que le spectacle sera un peu rodé, et peut-être même encore amendé. A moins que…

Democracy in America (De la démocratie en Amérique), librement inspiré de l’essai d’Alexis de Tocqueville, de et par Romeo Castellucci au Théâtre de Vidy (Lausanne) jusqu’au 2 avril, puis du 13 au 15 juin au Printemps des Comédiens (Montpellier), du 12 au 22 octobre à la MC93 (Bobigny) et les 7 et 8 novembre au Manège (Maubeuge). Durée : 1h40. **

« Mon cœur » : le Mediator, côté victimes

"Mon cœur" / Crédit photo : Pierre Grosbois.

« Mon cœur » / Crédit photo : Pierre Grosbois.

Du scandale du Mediator, on retient l’intransigeance judiciaire des laboratoires Servier, le nombre de morts, estimé à plusieurs centaines, ou la nocivité cachée de ce médicament coupe-faim commercialisé en France pendant plus de 30 ans. Mais on ne sait rien, ou presque, de la souffrance endurée par les victimes, ces hommes et ces femmes qui, parce qu’ils voulaient simplement perdre du poids, ont vu leur vie se désagréger, empoisonnée par ces pilules qui ont détraqué leur système cardiaque. C’est à eux que Pauline Bureau a souhaité s’intéresser en écrivant, puis en montant, Mon cœur au Théâtre des Bouffes du Nord, un spectacle poignant qui remet leur combat au centre du jeu.

Après avoir entendu Irène Frachon (Catherine Vinatier), la pneumologue qui, la première, a pointé du doigt les ravages du Mediator, la jeune femme décide de partir à la rencontre des victimes. Paris, Marseille, Carcassonne, Dinard… Elle parcourt la France du Nord au Sud et d’Est en Ouest pour écouter et collecter leurs témoignages. A partir de ces pages amalgamant des instants de vies brisées, elle construit une histoire, celle de Claire Tabard (Marie Nicolle), qui concentre et synthétise un peu de toutes celles qu’elle a entendues. Jeune mère qui n’arrive pas à perdre les kilos accumulés pendant sa grossesse, Claire commence à prendre du Mediator en 2001, sur les conseils de son médecin. Plusieurs années plus tard, maman d’un petit Max (Camille Garcia), elle commence à ressentir une immense fatigue, couplée à d’intenses essoufflements après l’effort. Particulièrement préoccupant, son état, qui ne lui permet plus d’exercer correctement son métier de vendeuse de lingerie, la force à consulter un médecin. Elle découvre alors qu’elle souffre de valvulopathie cardiaque, une pathologie, sans doute liée à la prise de Mediator, qui nécessite une opération à cœur ouvert. Opération qui va, irrémédiablement, bouleverser sa vie intime et familiale.

Une louche de Pommerat, un soupçon de Gosselin

Avec cette thématique, lourde, on pouvait craindre d’assister à un spectacle singulièrement déprimant, encalminé dans un pathos ravageur. Il n’en est rien. Plutôt que de s’apitoyer stérilement sur le sort des victimes, Pauline Bureau montre une lutte quotidienne et multiforme : pour retenir cette vie qui se dérobe, pour faire interdire le Mediator, mais aussi pour que les multiples préjudices causés aux malades soient publiquement reconnus, et indemnisés. Chaque fois, alors que l’adversité est cruelle – un mari qui s’en va, une administration qui patine, des laboratoires qui s’obstinent -, Claire et Irène peuvent compter sur des soutiens fidèles, ceux de cette sœur, Cathy (Rébecca Finet), ou de cet avocat, Hugo Desnoyers (Nicolas Chupin), qui se battent corps et âme à leurs côtés. Jamais la pièce ne sombre dans un lénifiant théâtre documentaire, se contentant de passages documentés, elle est, au contraire, toujours ponctuée d’infimes fragments de vie – du sourire à la blague vaseuse – comme autant de respirations dans un contexte qui en devient plus léger.

Cette réussite, Pauline Bureau la doit aussi à sa scénographe Emmanuelle Ray – à qui l’on peut attribuer, notamment, cette remarquable scène du mariage – et à son sens de la mise en scène qui l’emporte du côté d’un Joël Pommerat – pour ces saynètes entrecoupées de noirs – ou d’un Julien Gosselin – pour cette modernité dans l’utilisation pertinente de la vidéo et dans le jeu des comédiens qui prend tout son sens dans l’ultime partie du spectacle. Des comédiens qui, chacun dans leur rôle, optent pour des partitions pour le moins singulières, et parfois très réussies, comme celles de Nicolas Chupin, de Rébecca Finet et, dans un style très à part, de Marie Nicolle. Si cette direction d’acteurs pourrait encore être perfectionnée, si quelques saynètes du début pourraient être musclées, le projet est bien trop capital, et réussi, pour ainsi chipoter. D’autant, qu’en vertu de son jeune âge, Pauline Bureau en a sans doute encore beaucoup sous le pied.

Mon cœur de et par Pauline Bureau au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris) jusqu’au 1er avril, puis les 5 et 6 avril au Merlan (Marseille), le 21 avril au Théâtre de Châtillon, le 25 avril à La Garance (Cavaillon), le 28 avril au Théâtre André Malraux (Chevilly Larue), le 12 mai au Théâtre Roger Barat (Herblay) et les 16 et 17 mai au Quartz (Brest). Durée : 1h55. ****

Lacascade révèle l’humanité des « Bas-fonds »

"Les Bas-fonds" / Crédit photo : Brigitte Enguerand.

« Les Bas-fonds » / Crédit photo : Brigitte Enguerand.

Dans l’imaginaire collectif, les bas-fonds sont peuplés d’un amas de marginaux, aussi indistinct que ce fameux « système » d’où les élites tireraient les ficelles. En y plongeant, guidé par Maxime Gorki, on fait connaissance avec des hommes, et quelques femmes, qui, à première vue, en se décrivant et se comportant comme des « loups », semblent avoir perdu, avec leur individualité, toute humanité. Les conditions de vie, ou plutôt de survie, y sont rudes, les codes particulièrement rotors, et l’horizon complètement bouché, avec la mort pour seule issue. Dans cet univers pour le moins sombre, Eric Lacascade, en adaptant la pièce éponyme du dramaturge russe au Théâtre des Gémeaux, s’attache à déceler les lueurs humaines, ces infimes étincelles qui subsistent malgré une infinie pauvreté.

D’abord, en redonnant à ces exclus un nom qu’ils inscrivent d’entrée de jeu sur un tableau noir : Le Baron, Boubnova, Kletch, Nastia, Anna, Satine, L’Acteur, Pepel et Aliochka vivent dans ce squat spartiate détenu par le riche Kostylev et sa femme Vassilissa. Si la plupart sont oisifs, échaudés par le travail et/ou abîmés par l’alcool et la drogue, d’autres se plongent dans les livres, pour mieux échapper à leur triste réalité, se tuent, sans passion, à de menus travaux, ou se sont spécialisés dans le vol en tout genre. Pepel fait partie de ces derniers. Alimentant en kopeks ses congénères, il a réussi à séduire Vassilissa, même s’il n’a d’yeux que pour sa sœur, Natacha. Dans cette auberge espagnole version lumpenprolétariat, où un ordre social différent s’est construit, débarque Louka. Singulièrement plus âgé que les autres, il endosse le rôle du vieux sage auprès d’une communauté qui, après l’avoir regardé avec circonspection, s’attache finalement à lui, fascinée par la bienveillance qu’il parvient progressivement à réinstaurer dans un environnement qui en était cruellement dénué.

Des rôles à bras-le-corps

Sans gommer tous les marqueurs qui inscrivent cette pièce dans la Russie du début du XXe siècle – monnaie, noms des personnages, violence conjugale, alcoolisme extrême… -, Lacascade rafraichit le texte de Gorki. Aidé par la traduction, particulièrement crue, d’André Markowicz, il actualise, par d’infimes allusions, le propos du dramaturge russe jusqu’à en faire un substrat quasi atemporel, et donc universel. Évitant tout modernisme excessif, le metteur en scène construit un théâtre de troupe, où les comédiens, tous impressionnants (Pénélope Avril, Leslie Bernard, Jérôme Bidaux, Mohamed Bouadla, Laure Catherin, Arnaud Chéron, Arnaud Churin, Murielle Colvez, Christophe Grégoire, Alain d’Haeyer, Stéphane E. Jais, Christelle Legroux, Georges Slowick et Gaëtan Vettier), s’engagent totalement. Empoignant à bras-le-corps leurs rôles, ils optent pour un jeu très physique : la bière et la vodka coulent à flots, les bouteilles volent, les voix s’emportent… sans jamais tomber dans une cacophonie braillarde que l’on pourrait redouter. Au contraire, l’intensité des moments de troupe sait parfois céder la place à des moments beaucoup plus intimes qui, au lieu de secouer, peuvent émouvoir.

L’ensemble est sous-tendu par une scénographie, légère, conçue par Emmanuelle Clolus pour relancer le rythme d’un spectacle qui n’en manque jamais. Loin de se complaire dans une agitation stérile, Eric Lacascade donne une résonance particulière à la trame dramaturgique de Gorki. Pas à pas, échange après échange, chacun laisse de côté la loi du plus fort, celle qui n’admet pas les aveux de faiblesse, pour participer à la construction d’une solidarité inédite, d’une lutte de classes encore en gestation : plutôt que de se battre entre eux, les marginaux prennent conscience, encouragés par Louka, qu’ils peuvent, en faisant bloc, contrecarrer la toute puissance matérielle d’oppresseurs bourgeois, notoirement bas du front. Colocataires malgré eux, ils se constituent alors en famille de substitution, en radeau de la méduse pour naufragés d’une vie qui ne les aura pas épargnés. Apprenant, ensemble, à se construire un nouvel horizon qui, s’il n’est pas immédiatement enthousiasmant, les détourne de la tentation du tombeau.

Les Bas-fonds de Maxime Gorki, mis en scène par Eric Lacascade au Théâtre des Gémeaux (Sceaux) jusqu’au 2 avril, en collaboration avec le Théâtre de la Ville. Durée : 2h30. ****

« Soudain l’été dernier » : Braunschweig tranche dans le vif

"Soudain l'été dernier" / Crédit photo : Élizabeth Carecchio.

« Soudain l’été dernier » / Crédit photo : Élizabeth Carecchio.

A certains égards, Soudain l’été dernier a la saveur des premières fois pour Stéphane Braunschweig : première pièce montée sous les ors du Théâtre de l’Odéon en tant que directeur, mais aussi premier texte de Tennessee Williams auquel le metteur en scène, plutôt coutumier de Pirandello et d’Ibsen, ose s’attaquer. Une nouvelle étape de sa carrière que l’homme de théâtre franchit aisément en délivrant une version de la pièce de l’auteur américain bien différente de celle du film de Mankiewicz. Volontairement allégorique, moins psychanalysante et, surtout, plus aiguisée.

Au cœur du jardin de son défunt fils Sébastien, peuplé de plantes en tout genre, Mrs Venable (Luce Mouchel) dresse le portrait de celui qu’il fut au Dr Cukrowicz (Jean-Baptiste Anoumon). Jeune neuro-chirurgien à l’hôpital public de Lyons View, il est en quête de subsides financiers pour poursuivre ses expérimentations – sérum de vérité, lobotomie, etc. – sur ses patients aliénés. Mais la riche veuve pose une condition à son soutien : l’internement dans sa structure de sa nièce par alliance, Catherine Holly (Marie Rémond). Seul témoin de la mort de Sébastien à Cabeza de Lobo l’été dernier, elle est soupçonnée par Violet Venable d’être la meurtrière de son fils. En cause : un récit du drame qui a paru si incohérent aux yeux de ses proches qu’ils ont décidé de l’enfermer dans un asile. Pris en étau, le Dr Cukrowicz va chercher à confronter leurs versions pour, enfin, faire éclater la vérité.

Une lutte à triple entrée

Au-delà des deux faces d’un même homme, ce sont bien deux mondes qui s’affrontent à travers ces deux femmes. Psychologiquement, d’abord, la frontière entre la folie et le réel s’estompe à mesure que la pièce avance : Catherine est-elle vraiment la plus psychotique des deux ou Mrs Venable est-elle, au contraire, enfermée dans un déni de réalité qui l’empêche de voir son fils tel qu’il était réellement ? Sociologiquement, ensuite, la richesse de Violet s’entrechoque avec la pauvreté des proches de Catherine qui sont prêts à tout pour faire exécuter rapidement le testament de Sébastien qui leur a légué 2 millions de dollars. Le tout sur fond de lutte sociale larvée dont la « plage municipale gratuite » de Cabeza de Lobo et l’hôpital public désargenté de Lyons View, méprisés par Mrs Venable qui revendique le snobisme de son fils, sont autant de symboles. Physiologiquement, enfin, la veuve – qui n’accepte pas de vieillir et d’être diminuée par une attaque cérébrale qu’elle nie – veut faire payer à Catherine son jeune âge qui lui a donné les moyens de la remplacer auprès de Sébastien.

En révélant cette complexité, Stéphane Braunschweig dévoile le côté incisif de Tennessee Williams. Volontiers logorrhéique, le propos de l’écrivain américain apparait cette fois, grâce au travail d’adaptation du metteur en scène, bien plus riche, polymorphe et tranchant que le pitch initial ne pouvait le laisser à penser. Dans ce très bel – quoi qu’effrayant – écrin organique, qui cède progressivement la place aux murs capitonnés d’une chambre d’isolement, la lutte entre les deux femmes, remarquablement interprétées par Marie Rémond et Luce Mouchel, devient particulièrement anxiogène et saisissante. Jusqu’à faire perdre la tête au spectateur qui, en récoltant quelques indices disséminés ça et là, pourra se forger son propre avis sur la vie et la mort de Sébastien. Stéphane Braunschweig laissant, à dessein, toutes les portes ouvertes pour que chacun détermine, en son âme et conscience, qui de ces deux femmes est la prédatrice et l’autre la proie.

Soudain l’été dernier de Tennessee Williams, mis en scène par Stéphane Braunschweig au Théâtre de l’Odéon (Paris) jusqu’au 14 avril, puis du 25 au 29 avril au Théâtre du Gymnase (Marseille) et du 11 au 14 mai au Piccolo Teatro (Milan). Durée : 1h35. ****

« Providence », l’envoûtante chasse aux souvenirs de Ludovic Lagarde

"Providence" / Crédit photo : Pascal Gely.

« Providence » / Crédit photo : Pascal Gely.

Pour être emporté par la Providence d’Olivier Cadiot, mise en scène par Ludovic Lagarde au Théâtre des Bouffes du Nord, il faut lâcher prise. Accepter de ne pas tout comprendre, de se laisser surprendre par la beauté d’une langue qui n’a d’égal que l’hermétisme du texte qu’elle tricote, et d’être envoûté par la magistrale performance de Laurent Poitrenaux qui jongle, tel un acrobate, avec le dispositif sonore et musical co-conçu par l’Ircam. Car c’est bien là, dans cette recherche théâtrale si rare, que le spectateur – qu’on souhaite, pour son bien, le plus aguerri possible – pourra trouver le plaisir intellectuel qu’il est venu chercher.

Pour adapter le roman d’Olivier Cadiot à la scène, Ludovic Lagarde a choisi d’en chambouler le cours. Des quatre parties initiales, il n’en reste plus qu’une, Providence, donc, qui va servir de base pour dérouler l’action des précédentes. Au beau milieu d’un atelier-salon, se trouve un vieil homme (Laurent Poitrenaux) qui convoque son passé et prépare une conférence pour prouver qu’il est en bonne santé mentale. Il tente alors de réaliser une série de performances retraçant les moments cruciaux de son existence : de la transformation – jouissive – d’un jeune homme en vieille dame au règlement de comptes entre un personnage et son auteur, en passant par le récit accéléré de la vie d’une jeune provinciale qui « monte à Paris » dans l’espoir d’y transformer sa vie.

Comme un caméléon

Par facilité dramaturgique, Ludovic Lagarde aurait pu scinder son propos en trois ou quatre parties, comme autant de saynètes, plus ou moins autonomes les unes par rapport aux autres. Mais, pour ajouter sa patte, tout en respectant l’esprit du texte d’Olivier Cadiot, il a, au contraire, élaboré un théâtre d’atmosphère où tout un univers, hypnotisant, se déploie sur le plateau, magnifiquement éclairé par les lumières de Sébastien Michaud. Grâce à la réalisation sonore concoctée par David Bichindaritz, Sébastien Naves et Jérôme Tuncer, les mots s’entremêlent aux sons, le tout créant un substrat, fertile, sur lequel le public n’a plus qu’à s’appuyer pour se forger, lui-même, ses propres images. Ludovic Lagarde reprenant, en cela, le mantra de Claude Régy qui, dans une récente interview au site 24heures, affirmait : « Le spectateur vient pour créer, pas pour admirer de manière passive un objet proposé à son admiration. »

Une assertion qui, dans le cas de Providence, se trouve grandement facilitée par le jeu remarquable de Laurent Poitrenaux. Maniant la langue, pourtant difficile, de Cadiot avec une aisance déconcertante, le comédien se fond, comme un caméléon, dans la mise en scène de Lagarde, alternant les moments graves et les instants plus légers, se déplaçant tel un funambule sur le fil d’une douce folie, et donnant à ce vieil homme une part de sa dandyesque étrangeté. Dès lors, les êtres rencontrés prennent aisément, et paradoxalement, corps et, à ce jeu, les deux jumelles, dont ne résonne que la voix, et le personnage en révolte contre son auteur défraîchi, qui n’intervient que par vidéo interposée, en deviennent fascinants. A l’instar de ces fantômes qui peuvent hanter les souvenirs et surgir au détour d’une situation, sans y avoir été invités.

Providence d’Olivier Cadiot, mis en scène par Ludovic Lagarde au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris) jusqu’au 12 mars, puis du 15 au 25 mars au Théâtre National de Strasbourg, du 29 au 31 mars à la Maison de la Culture d’Amiens et du 4 au 7 avril à La Comédie de Clermont-Ferrand. Durée : 1h30. ***

Et François Orsoni tua Danton, une seconde fois…

"La Mort de Danton" / Crédit photo : Victor Tonelli.

« La Mort de Danton » / Crédit photo : Victor Tonelli.

La Mort de Danton est une œuvre particulièrement exigeante. Dense, complexe, érudit, le texte de Georg Büchner ne souffre pas les mises en scène approximatives qui le rendent immédiatement indigeste. Hélas, c’est bien dans cette catégorie que le travail proposé par François Orsoni au Théâtre de la Bastille trouve sa place. Brouillonne, figée, régulièrement entachée d’un soupçon d’amateurisme, sa proposition, bien loin de sublimer les ultimes heures de Danton, ne fait qu’enfoncer le dernier clou sur son cercueil.

Au crépuscule de la Révolution, ses enfants ne cessent, en effet, de s’entre-dévorer. En 1794, après s’être débarrassés des hébertistes, Robespierre (Jean-Louis Coulloc’h) et Saint-Just (Brice Borg), qui cherchent à asseoir leur domination, s’en prennent à l’aile modérée des Montagnards, dont Danton (Mathieu Genet) est le chef de file. Ancien allié, il est aujourd’hui devenu une menace pour Robespierre que l’on soupçonne de vouloir confisquer le mouvement révolutionnaire à son seul profit. Accusés de malversations et de haute trahison, Danton et plusieurs de ses amis, dont l’ancien fidèle de Robespierre Camille Desmoulins (Alban Guyon), sont emprisonnés et promis à un procès truqué qui les conduira jusqu’à l’échafaud. Dans cette « grande Histoire », Büchner veut sonder le cœur des hommes et imagine les discussions, intimes et politiques, que ces étoiles révolutionnaires déchues ont pu avoir entre elles alors qu’une mort certaine les attendait.

Sans orientation claire

Optant pour un jeu qu’il souhaite distancié, François Orsoni ne fait que l’emplir de faussetés. Singulièrement mal dirigés, les comédiens patinent, frappent souvent à côté et semblent vouloir se débarrasser du texte plutôt que de l’interpréter. Ainsi expédiés, les mots de Büchner deviennent inaudibles, confus, et, à certains moments, se trouvent même sacrifiés sur l’autel d’une mise en scène qui ne cherche qu’à faire moderne. Rien, au terme de la proposition d’Orsoni, ne permet de dire réellement qui était l’homme Danton, alors que c’était là tout le but de l’œuvre du dramaturge. Avant toute chose, c’est donc bien d’une orientation claire que le spectacle aura manqué.

Agrémenté de divers chansons et hymnes mal interprétés, le tout navigue dans un environnement figé et sclérosant. La scénographie faite d’une immense table et de lumières difficilement maîtrisées impose aux comédiens un jeu statique qui ne participe pas au dynamisme de l’ensemble. Quant aux costumes et accessoires utilisés, ils sont bien trop gadgets pour être pertinents et/ou séduisants. A quelques mètres seulement de la place de la Bastille, cette pièce paraissait pourtant fort à-propos. Il est regrettable de constater que, sous cette forme, c’était loin d’être le cas.

La Mort de Danton de Georg Büchner, mis en scène par François Orsoni au Théâtre de la Bastille jusqu’au 4 mars. Durée : 1h50. °